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Mouvements n°7 – Modernités de la grève

Par Thomas Englert,
Secrétaire fédéral du MOC Bruxelles

Le capitalisme néo-libéral véhicule l’image du succès ou de l’échec individuel. Il y aurait d’un côté les gagnants, ceux qui prennent des responsabilités et des risques et qui sont récompensés par du confort de vie et du pouvoir de décision sur leurs vies et celles des autres. Et puis il y a tou.te.s les autres, qui n’y sont pas arrivés, qui au mieux vivent plus ou moins décemment et ne devraient pas s’en plaindre ; au pire sont des « losers » qui « profitent de ceux qui travaillent » et devraient en avoir honte. Ce deuxième groupe ne peut s’en prendre qu’à lui-même et courber l’échine devant les décisions des gagnants. Selon cette idée, ceux et celles qui ont géré la crise du Covid nous dirigent « dans notre intérêt » parce qu’ils sont les plus capables pour le faire. Ils peuvent donc justifier de court-circuiter les régimes normaux au nom de l’urgence et de la crise.  A l’école, au travail, dans la famille, le raisonnement est le même.

On connait tou.te.s ce discours-là. On l’adopte parfois, malgré nous. Pourtant, nos expériences démontrent tous les jours à quel point il est faux que notre position sociale est déterminée seulement par nos actions individuelles, sans aide, sans histoire, sans contexte, sans autres. Et si nous ne sommes pas seul.e.s responsables de nos difficultés, alors ceux qui nous dominent ne sont pas forcément au sommet parce qu’ils le méritent.

Lorsqu’on se réunit en collectif, on exprime cette réalité simple et évidente : nous n’existons pas seul.e.s et nos existences sont autant déterminées par ceux et celles qui nous entourent que par nous-mêmes. En se mettant en grève, en s’arrêtant de produire, de prendre soin, de consommer, … nous rappelons un fait évident et pourtant totalement nié : sans nous, rien ne tourne, tout s’arrête. Sans nous, ceux qui nous dominent sont seuls, incapables de rien.

En s’arrêtant, on reprend possession du temps qui nous est confisqué au profit de quelques-uns. On reprend le temps de partager nos douleurs et nos peurs bien au-delà des divisions que la société nous impose. En s’arrêtant, on reprend le temps de faire groupe, de cesser d’être un individu seul.e face à la marche de la société. En faisant collectif, on trouve du pouvoir d’agir sur le monde, on cesse de subir et la honte laisse place à la dignité retrouvée. Cela se voit dans les moments de lutte : il y a de la colère et de la douleur bien sûr, mais aussi de la joie dans une manifestation, un piquet de grève. C’est la reprise de pouvoir sur le monde qui nous fait sourire. Alors sourions le plus souvent possible !




MouvementS n°6 – « Turbulences Impériales, Répliques Sociales »

Retour à l’anormal

Au début de la pandémie, nous avons vu fleurir les appels, plus ou moins radicaux, à ne pas revenir à « l’anormal ». La pandémie a en effet mis en lumière la nature profondément meurtrière de notre système économique. La maladie se nourrit des inégalités qui définissent notre société. En miroir, la crise du COVID 19 a mis en évidence le rôle essentiel de la protection sociale et de la solidarité. C’est dans ce reflet que l’on a voulu voir la société post-covid. Elle a montré l’aspect non seulement collectif mais mondial de la santé de chacun.e. Elle a remis au centre des préoccupations le droit à la santé au travail, les services publics et les travailleuses essentielles. Les choix draconiens décidés en quelques jours ont montré que la marche de notre société est toujours un choix politique, qui peut être renversé.

C’est possible, mais ça ne se fera pas tout seul. En effet, notre numéro international nous confronte a un tour d’horizon peu enthousiasmant. Non seulement l’anormal est de retour, mais il est de plus en plus clair que la pandémie suscite plus la stratégie du choc que le signal d’alarme salvateur. Dans un contexte donné, un rapport de force donné, elle a accéléré le déséquilibre au profit des tenants de l’individualisme, de la course au profit, de l’exploitation des humains et de la nature qui se nourrit de la peur, du racisme et de l’oppression.

Il est encore trop tôt pour tirer des bilans des effets d’une pandémie qui reste d’actualité à l’échelle mondiale, mais nous pouvons en tout cas constater que le « retour de l’Etat » n’a pas été significatif sur le plan des politiques sociales et des services publics, bien au contraire. Quant au patronat, il ne lâche rien : la FEB chantonne déjà la musique des sauts d’index, alors que le coût de la vie explose pour la majorité du monde du travail et des classes populaires. Dans la société, l’insatisfaction grandit. Comme nous l’entendions récemment dans une de nos animations : la société capitaliste n’offre pas de perspectives et en face il n’y a plus de projet d’ensemble qui soit porteur, à une large échelle. Pour le mouvement ouvrier, cette donnée consiste en un défi majeur pour le futur immédiat. Dans ce projet à reconstruire, il doit être clair pour nous tou.te.s que l’internationalisme, la solidarité internationale par en-bas, doivent jouer un rôle majeur : les crises sont globalisées et notre tâche est de relier les lieux des répliques sociales face au désordre mondial. Nous avons du pain sur la planche.

Car même si notre camp est, pour l’instant, plus faible et sur la défensive, nous voyons les multiples résistances, les initiatives solidaires un peu partout, les luttes syndicales dans des secteurs qui étaient à peine organisés il y a dix ans, comme les titres-services, les mouvements de masse en Colombie, les cris pour la fin de la hogra au Maroc, pour le droit à la santé de tout.e.s, pour la fin du « blablabla » à Glasgow et ailleurs,… pour toutes celles et ceux-là, il est tous les jours plus clair qu’il n’y a plus d’espace de négociation avec le capitalisme et ses défenseurs. Ils sèment la mort, cultivent ce que l’humanité a de plus brutal et en profitent, à nous de leur opposer la vie, l’échange véritable et la solidarité.




Mouvements n°5 – Vacciner ou punir

Par Thomas Englert,
Secrétaire fédéral MOC Bruxelles

A l’heure où ce numéro de MouvementS part pour l’imprimeur, tous les regards sont braqués sur Bruxelles. Médias et politiques pointent un doigt accusateur vers les « quartiers bruxellois » où la population des travailleur.euse.s, pauvres, jeunes, et pour une grande part racisé.e.s auraient succombé aux sirènes du complotisme. Ce faisant ils et elles tiendraient en échec la stratégie sanitaire du gouvernement. « A cause d’eux », le pass sanitaire est la « punition » qui pend au nez des bruxellois.e.s et du reste du pays.

On oublie rapidement les échecs des derniers mois. La réponse politique à la pandémie a révélé et exacerbé des failles profondes dans notre société. Rien de neuf mais cette fois c’est évident que ça a coûté des vies : des services publics, la santé en particulier, détruits par des années d’austérité ; un fédéralisme d’austérité inefficace et chaotique ; des gouvernements plus préoccupés par l’économie et les lobbies que par la santé publique ; des maisons de repos indignes,… Les mensonges et erreurs répétées ont non seulement coûté des vies mais ont laissé exactement les populations aujourd’hui visées seul.e.s en première ligne, dans la santé, le nettoyage, les livraisons, la grande distribution, dans des bus bondés, des services sociaux fermés et/ou surchargés, des salles d’attentes pleines à craquer. Les mêmes qui ont dû subir la répression, des amendes et de la suspension des libertés au nom de la pandémie.

Pourtant ce sont aussi celles et ceux-là qui ont organisé la solidarité, celles et ceux qui ont cousu les masques, distribué les colis alimentaires. Ceux et celles qui ont tenu tête aux patrons qui refusaient de mettre en place des mesures dignes de ce nom, qui ont refusé de prendre le volant de bus non désinfectés. Ceux et celles qui aujourd’hui refusent de revenir au monde d’avant, des salaires gelés, du détricotage de la sécurité sociale, des jobs dangereux et épuisants, de la déshumanisation des travailleur.euse.s sans-papiers et de la destruction de notre environnement de vie. Celles et ceux qui servent aujourd’hui de paratonnerre aux échecs prévisibles d’une politique sanitaire pensée par les élites pour elles-mêmes.

Alors : complotisme ? Peut-être. Mais peut-on vraiment le réduire à une consommation sans recul de vidéos sur les réseaux sociaux ? Un problème en plus que l’associatif – qu’on écoute vaguement d’une oreille tirer la sonnette d’alarme depuis 30 ans – devra régler? Ou faudrait-il commencer par reconnaître qu’on a abandonné ces quartiers à eux-mêmes, au mépris de classe et au racisme depuis bien longtemps ? Avec des écoles qui excluent, des emplois précaires et sans avenir, un chômage qui contrôle plus qu’il ne soutient, une politique de soins sans première ligne, sans généralistes, sans moyens pour compenser les logements insalubres, la misère et l’exclusion. Aujourd’hui, le gouvernement semble découvrir tout d’un coup que la santé des nantis dépend aussi de celle des classes populaires et que le capitalisme ne peut tourner sans les travailleur.euse.s ; l’injonction à la santé et à la vaccination passerait par la communication mais surtout par la punition ? Il y a fort à parier que l’on fera progresser plus l’extrême droite que la vaccination.

Le vaccin est un bien commun et une partie incontournable de la solution, il faut le dire et l’expliquer. C’est aussi le rôle des organisations sociales, populaires et de gauche de le faire savoir. Si nous défendons le vaccin, c’est avant tout parce que c’est un élément essentiel de la santé et la protection collective des travailleur.euse.s et des quartiers, pas parce qu’il permettrait le « retour à l’anormal » et la reprise des profits. Ce sont nos proches, nos voisin.e.s, nos collègues, nos camarades, sœurs et frères des milieux populaires qui restent les plus exposé.e.s au virus et risquent le plus de se retrouver aux soins intensifs. Défendre la vaccination doit s’accompagner d’une réelle défense à long terme de la santé de nos quartiers à tous niveaux, c’est-à-dire en faisant face au bilan social et sanitaire que la pandémie nous a jeté au visage : réinvestir massivement la première ligne de santé et les maisons médicales, investir dans l’aération des locaux, l’embauche dans l’enseignement, organiser des réunions publiques dans les quartiers en lien avec les associations locales, lever les brevets sur les vaccins pour protéger l’humanité entière…Et au-delà : mettre fin à la chasse aux chômeurs, aux expulsions de logements, à l’exploitation des sans-papiers, augmenter les salaires et garantir des emplois sûrs et de qualité, abolir enfin le statut de cohabitant et toutes les mesures qui organisent l’exclusion et l’exploitation et détruisent la santé,… Pour sortir de la crise, il faut faire front avec les quartiers et les travailleur.euse.s pour faire de la politique avec les pieds sur le terrain et changer les structures, les systèmes qui excluent et qui tuent. Les pauvres et les travailleur.euse.s sont la solution, pas le problème. C’est là le cœur de l’éducation populaire, du mouvement ouvrier : organiser la solidarité et la lutte. Reprenons ce chemin.




Mouvement n°4 – Gagner nos vies

Thomas Englert
CIEP-MOC

Selon le Fonds Monétaire International l’impact du « grand confinement » – l’arrêt  de l’activité économique dû notamment au confinement d’une grande partie des travailleur.euse.s dans le monde – pourrait  atteindre 9 trillion de dollars (9000 milliards) sur 2020-21. Un chiffre qui donne le tournis, mais surtout qui rappelle que ce sont les travailleuses et les travailleurs qui produisent la richesse : sans nous, ni production, ni profits, ni dividendes.

Pourtant, depuis des décennies, une partie toujours plus grande de la richesse produite est accaparée par les actionnaires et les capitalistes. Au nom de la lutte contre le chômage, patrons et gouvernements continuent d’imposer la diminution des salaires, l’allongement du temps de travail et la « flexibilisation » tout en démantelant la Sécu et en distribuant des subventions aux entreprises qui finissent directement dans la poche des détenteurs du capital.

Alors que le nouvel accord interprofessionnel (AIP) confirme que ni les travailleur.euse.s qui ont risqué leur santé ni celles et ceux qui ont souffert le plus pendant la pandémie ne seront récompensés et que les plans de relance ne saisissent pas l’occasion de suivre une nouvel voie, vers une société plus juste, plus démocratique et plus écologique, nous avons voulu poser la question du salaire, de la rétribution du travail et de la distribution de la richesse produite.

Le constat est dur. Au cœur de l’économie, les travailleur.euse.s voient leurs salaires, leurs conditions de travail et leur protection fondre toujours plus vite. En première ligne, les secteurs à majorité féminine sont sacrifiés et rétribués bien en-deçà d’une existence digne. En parallèle, celles et ceux que le marché du travail exclut, les racisé.e.s, les jeunes, les immigré.e.s avec et sans-papiers, évoluent dans une réalité où le travail stable, avec une sécurité sociale protectrice semble relever désormais de l’ordre du rêve ou du fantasme, voire d’un piège coincé entre contrôle et précarité.

Pourtant les travailleuses et les travailleurs ne demandent pas la lune, contrairement aux « stupidités » des millionnaires : se vêtir et se loger décemment, manger à sa faim, l’éducation, la santé et la protection contre les aléas de la vie, du temps pour le repos et le loisir,… ce n’est donc pas une question d’argent mais de justice, de dignité et de vie. Lutter pour un revenu décent, une augmentation, la réduction du temps de travail, c’est lutter pour gagner nos vies, gagner « la » vie, gagner une société où on produit pour répondre aux besoins des gens en respectant la nature, plutôt que pour l’avidité sans fin des actionnaires. C’est dans l’articulation des luttes des marges pour un revenu digne et celles des travailleur.euse.s pour défendre (et reconstruire) leurs emplois stables et la Sécu que nous voulons contribuer à construire le rapport de forces face aux détenteurs du capital et à des gouvernements qui n’offrent pas de cadeaux.




Mouvements n°3 – La santé, enjeu de luttes

Gilles Maufroy
CIEP-MOC Bruxelles

Mars 2021 : cela fait un an que l’humanité vit au rythme de la pandémie. Celle-ci a déjà fait plus de 22000 victimes en Belgique, des millions à l’échelle de l’humanité et ce n’est pas fini. Alors, forcément, depuis un an, la santé est revenue au cœur de nos préoccupations. Le MOC Bruxelles a organisé sa journée annuelle de réflexion en la mettant en débat, menant au présent numéro de Mouvements, qui ne saurait couvrir l’ensemble des aspects du sujet.

Comme toute notion dans une société traversée par l’exploitation et les oppressions, « la santé » n’est pas neutre. Notre entretien avec Fanny Dubois et plusieurs articles reviennent sur ses aspects de classe, de genre et d’assignation raciale. Les gouvernements nous parlent beaucoup, ces temps-ci, de notre « responsabilité individuelle », alors qu’avec leurs pénuries de tests, de masques et bien sûr, de vaccins, ils laissent leur responsabilité dans les mains bien visibles du marché capitaliste et des grandes entreprises privées…Ces dernières gèrent conformément à leur ADN : la course au profit et l’accumulation du capital. Tant pis pour les millions de victimes, tant pis pour la majeure partie de l’humanité dans le « Sud global » qui ne voit pas encore l’ombre de vaccins à l’horizon, au risque de prolonger encore longtemps la pandémie. Dans le même temps, l’Union européenne et le Royaume-Uni s’écharpent pour des doses de vaccin AstraZeneca. La santé humaine globale, moins importante que la sacro-sainte propriété privée ? Le « chacun pour soi » libéral produit le fiasco sanitaire.

La santé est un enjeu de classe : en Belgique, la bataille pour le droit de retrait et l’autonomie de la classe travailleuse dans la protection de sa santé fait rage. « Le maître-mot est la prudence », nous dit le Premier ministre De Croo. Fort bien. Mais où est la prudence quand les gouvernements ont systématiquement priorisé le trio du commerce, de l’industrie et, puisqu’il fallait libérer les travailleur.se.s, des écoles ? Prudence, quand les entreprises enfreignent joyeusement les règles et que le télétravail est à peine contrôlé ? Dans le même temps, des services de première ligne, tels que des maisons de jeunes, l’éducation permanente ou des services administratifs à la population étaient fermés. On fait mine de ne pas voir l’évidence : face à la pandémie, des choix de société doivent être opérés en permanence et un régime capitaliste ne peut contenter tout le monde. Nos gouvernements ont donc préféré sacrifier la vie démocratique – les manifestations sont soumises à un régime d’exception – culturelle et sociale pour préserver au maximum l’économie sans ponctionner les grands patrimoines et les bénéfices. Il va de soi que nos priorités sont tout autres.

Après une première et une deuxième vague gérées de façon catastrophique, en fermant trop tard et en rouvrant très tôt sans moyens adéquats, les libéraux viennent instrumentaliser la santé mentale pour « libérer » d’autres secteurs, faute d’autres solutions dans leur chef. Oui, notre santé mentale est mise à l’épreuve, dans toutes les générations, des maisons de repos et travailleur.se.s de nombreux secteurs, aux mamans solo, en passant par la jeunesse. C’est le produit logique d’une crise historique, ainsi que de la précarisation grandissante dans la société et l’absence de perspectives pour de larges couches de la population. Pourtant les racines écologiques et systémiques de la pandémie sont reléguées aux revues spécialisées et la timidité des mesures dans ces domaines n’a d’égal que les grandes formules lénifiantes des sommets de l’ONU sur le climat. « Circulez, rien à voir » ? Le retour de boomerang risque d’être à nouveau douloureux.

Cette crise, qui est aussi sanitaire, vient donc jeter une lumière crue sur des problèmes structurels du système de santé, y compris en Belgique, avec une marchandisation rampante, dans les maisons de repos et les hôpitaux, qui semble à première vue inefficace du point de vue de la santé publique mais qui a tout son sens du point de vue de la santé des comptes des actionnaires. Les multiples contradictions du système ne peuvent se régler d’elles-mêmes spontanément. Pour changer de cap, il est nécessaire de s’organiser et d’entrer en lutte. La période actuelle est l’occasion de remettre le monde à l’endroit, en partant de l’essentiel, du travail du soin envers les autres et envers la Terre. Une perspective défendue entre autres par Aurore Kœchlin dans ce numéro. Il devient alors possible de rassembler largement nos forces et nos luttes, avec les syndicats et les mouvements sociaux, autour de cette perspective pour le soin et la santé globale, par et pour les soignant.e.s et les soigné.e.s. Nous pouvons le faire en nous basant sur des modèles aux antipodes de la complexité bureaucratique et de l’autoritarisme de la gestion sanitaire actuelle. Les exemples des maisons médicales, des initiatives horizontales comme Stent.care, également discutés dans ce numéro, nous fournissent une inspiration vers une autre politique, démocratique et sociale. Après tout, en cette année 2021, nous célébrons aussi les 150 ans de la Commune de Paris, où les travailleur.se.s sont partis à l’assaut du ciel et ont, l’espace de quelques semaines, repris collectivement leurs vies en mains. Un rappel du fait que les luttes de ce début d’année 2021, pour des salaires suffisants, pour le droit au logement, pour une existence légale et des papiers ou contre les violences policières, sont également des luttes pour la santé de tou.te.s.




Mouvements n°2 – Résister au temps du corona

Thomas Englert
MOC Bruxelles

Leurs crises, nos morts

La crise du corona frappe partout et perturbe tous les aspects de nos vies. Si elle est un événement global et total, nous ne sommes par contre pas égaux.ales face aux crises en cours. La pandémie ressemble à un concentré et une accélération de toutes les injustices et  dominations de notre société capitaliste. En d’autres mots, la pandémie est un terrain de luttes.

Partout, les employeurs orientent les aides d’urgence de l’État vers les entreprises, en particulier vers les secteurs les plus puissants au dépens des petits indépendant.e.s par exemple. Dans le même temps, les licenciements et les restructurations se succèdent, les salaires sont gelés et les employeurs imposent des conditions de travail toujours plus précaires. Avec la socialisation des pertes et l’imposition des coûts de la crise aux travailleur.euse.s, on soutient surtout les profits des actionnaires.

Sous la pression du patronat, les gouvernements refusent de reconnaitre le travail et les transports comme des lieux majeurs de contagion. Inadaptées et insuffisantes, les mesures y sont mal ou peu appliquées. Les travailleuses qui ne peuvent pas télétravailler – et leurs familles – sont donc sacrifiées au nom du maintien de la production. Mis en échec, les gouvernements ont adopté une politique toujours plus répressive, paternaliste et autoritaire. Celle-ci s’appuie sur un discours qui désigne les «  groupes spécifiques  qui ne respectent pas les mesures»  : les pauvres, les racisé.e.s et les sans-papiers comme les coupables de la résurgence de l’épidémie. Sans surprise, ce sont les mêmes qui sont en première ligne dans des entreprises face au virus et à la destruction de leurs conditions de travail. Les omissions, le mépris pour les avis scientifiques (validés par la suite) et les grands écarts que cette approche implique ont sapé la légitimité et donc l’adhésion de la population aux mesures. Pourtant, la lutte contre l’épidémie ne peut être une réussite si elle se fait sans nous et contre nous.

Ces mêmes «  groupes spécifiques  » sont aussi ceux que l’on désigne comme des héroïnes pour masquer qu’iels travaillent dans des entreprises où l’organisation du travail dégradée depuis des années (manque de personnel et de place, cadences, …) ne permet pas de maintenir les distances et les mesures d’hygiène; ou bien dans des services publics détruits par des années d’austérité, où trop peu de personnel doit s’occuper de nos enfants, malades ou ancien.ne.s. La destruction de ces derniers et les mesures de confinement reportent une fois de plus une charge supplémentaire sur les femmes pour les soins et le travail domestique (rétribuée ou invisible). Pour certain.e.s, coursier.e.s ou sans papiers, il n’y a aucun soutien ni protection, alors qu’elles comblent les lacunes de nos systèmes de production, de distribution et de soins.

Partout, du Cambodge au Brésil en passant par la Belgique et le Liban, les travailleur.euse.s ne sont pas passifs, partout iels s’organisent non seulement pour défendre leur travail – essentiel – mais aussi pour que « la honte change de camp ». Les mobilisations ne se confinent pas. A l’image du retrait des travailleur.euse.s de la STIB, leur engagement pour le service public et des entreprises sures et saines pour les travailleur.euse.s, est aussi et peut-être d’abord au profit de la santé de tou.te.s. Face aux crises sanitaire, économique, sociale et écologique, iels sont la solution. Notre devoir est de les soutenir.




Mouvements n°1 – L’enquête ouvrière

Edito : Se donner les moyens du monde d’après

Thomas Englert
Secrétaire fédéral du MOC Bruxelles

Pendant le COVID, nous avons été nombreux.ses à penser qu’il n’y aurait pas de « retour à l’anormal ». Pourtant, non seulement le monde n’est pas meilleur, mais il y a une accélération de la précarisation, des dérives autoritaires et de la mise en cause des mécanismes de solidarité. Le monde de demain auquel nous aspirons ne naîtra pas de lui-même, nous devons construire le rapport de forces suffisant pour l’imposer.

Trop souvent nous nous battons à reculons. Il y a des petites victoires, mais si on regarde les grandes tendances, la machine du tout au profit mange toujours plus des richesses produites aux dépens de nos salaires, de notre sécurité sociale, de notre système de santé et nos services publics,…  Et ce sont les personnes les plus précarisées, jeunes, femmes, racisées, qui paient en premier les conséquences.

En tant que mouvement ouvrier, nous sommes convaincus que les travailleur.euse.s détiennent le pouvoir de transformer leur réalité et, avec elle, le monde. Mais 40 ans de néolibéralisme ont fragmenté la société, crée des barrières entre les travailleur.euse.s : entre contrats stables et instables, entre différents statuts, entre salarié.e.s de différents employeurs sur le même lieu de travail, entre jeunes et vieux, migrant.e.s et nationaux, sans oublier les délocalisations,… Tou.te.s sont mis.es en concurrences avec tou.te.s. Les plus précaires sont isolé.e.s. Reconnaissons que nous avons de plus en plus souvent du mal à dépasser ce morcellement.

Face à la difficulté, nous avons fait le choix de revenir à nos fondamentaux. L’enquête fait partie de l’ADN du Mouvement Ouvrier Chrétien. Elle met au centre, les expériences de travail, de vie et d’organisation de la classe travailleuse. Elle est un outil aux mains des travailleur.euse.s pour systématiser leurs points de vues et ceux de leurs camarades sur leurs quartiers et leurs entreprises. C’est un outil de mobilisation, qui identifie dans notre entourage direct les ressources à notre portée que nous pouvons mobiliser pour rompre l’isolement, résister à l’exploitation et, pourquoi pas, mettre fin aux dominations. C’est une approche qui situe le pouvoir d’agir dans l’action collective des classes populaires, plutôt que dans les gouvernements, chez des experts, ou dans les salons des riches et des élites.

Dans notre perspective, l’enquête est un outil afin de se remettre en question, pour se tourner résolument vers les classes populaires et travailleuses. C’est mettre au centre de notre action la conviction que c’est dans leurs mouvements, leurs expérimentations, que nous trouverons les ressources et outils pour construire les rapports de forces nécessaires à de nouvelles victoires. Le mouvement ouvrier est et doit continuer à être un instrument à leur service. Dans le nouveau contexte qui est le nôtre, c’est notre responsabilité d’explorer de nouvelles façons de le faire.