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La grève…des loyers !

Par Charlotte Renouprez
Responsable des Equipes populaires Bruxelles

Les Équipes Populaires de Bruxelles défendent depuis des années l’effectivité du droit à un logement décent pour toutes et tous. C’est même devenu la principale problématique à laquelle nous nous attaquons. Et ce n’est pas étonnant. Avec plus de 60 % de locataires, des loyers qui augmentent bien plus que le niveau de vie (sur les dix dernières années les loyers ont augmenté de 20 % au-delà de l’indexation), un taux de construction de logement social ridiculement faible (entre 150 et 200 logements publics sociaux sont construits par an, pendant qu’en 2022 plus de 51000 familles sont sur liste d’attente), plus de 5100 personnes sans abri ou mal logées et plus d’un tiers des bruxellois vivant sous le seuil de risque de pauvreté, Bruxelles fait figure de mauvais élève en termes de droit au logement. Or, celui-ci doit être considéré comme la pierre angulaire d’une vie digne et épanouissante, il doit donc faire l’objet d’une politique publique digne de ce nom : habiter un logement salubre et adapté aux besoins du ménage est nécessaire pour rendre effectif le droit à la santé (physique et mentale), à l’éducation, au travail, le droit à avoir une vie sociale, à participer à la vie culturelle et citoyenne, etc. Mais à côté de sa fonction de « toit sur la tête », le logement est considéré par certain(e)s comme un bien d’investissement, une opportunité financière. Cette fonction dite « capitaliste » entre en contradiction avec le besoin fondamental de se loger. C’est contre celle-ci que des citoyen.ne.s bruxellois.e.s se sont mobilisé.e.s ces dernières années en tentant d’utiliser un outil déjà utilisé par d’autres dans l’histoire des luttes pour le droit au logement : la grève des loyers.

La grève des loyers, mode d’emploi

Avant toute chose, rappelons que la grève est un outil collectif utilisé pour créer un rapport de forces et faire plier l’adversaire pour qu’il accepte les revendications. Dans le cas du marché du travail par exemple cet outil est régulièrement utilisé avec plus ou moins de succès en fonction du rapport de forces. En ce qui concerne le logement, c’est la même chose. Nous partons donc bien du principe que la relation entre le locataire et le propriétaire est asymétrique, le propriétaire ayant à la base bien plus de pouvoir que le locataire. C’est précisément ces questions de rapport de forces et de relation asymétrique qui seront au centre de notre réflexion.

Lorsque l’on parle de grève des loyers, deux méthodes existent. Une première consiste à provisionner sur le compte d’un avocat la partie du loyer que le locataire estime abusive. Le loyer continue d’être payé, mais dans une moindre mesure : c’est une grève de la partie considérée comme « abusive » du loyer ; ce qui est mis en avant n’est pas tant un problème de revenu des ménages que de prix du loyer, jugé trop élevé. Une autre vision consiste à faire une grève complète de son loyer, remettant donc fondamentalement en question la propriété privée lucrative, le marché du logement, le fait même de devoir payer un loyer à un propriétaire privé. À Bruxelles nous avons accompagné et soutenu des locataires pratiquant la première méthode, c’est donc sur celle-là que nous nous attarderons – même si ces similitudes peuvent être faites. En effet, dans tous les cas, la possibilité d’avoir un rapport de forces favorable reste central.

A Bruxelles, on s’organise

Nous nous sommes organisé.e.s en assemblée des locataires, certain.e.s pratiquant la grève, d’autres pas mais néanmoins solidaires du combat. L’objectif principal de l’assemblée est de soutenir les locataires désireux de porter leur combat en justice de paix via des moments collectifs de discussion, une caisse de grève permettant de partager les risques et les coûts (élevés !) d’une procédure en justice, une présence aux audiences, … C’est en assemblée que les demandes de soutien sont formulées et que les décisions se prennent : dans quel cas la caisse de grève intervient, à hauteur de combien, que fait-on si la personne perd/gagne, comment continue-t-on d’alimenter la caisse de grève… Tout ceci en fonction de l’actualité politique, de l’état de nos finances et du moral et de la disponibilité des troupes. Après plusieurs années de combat, quelques victoires[1], plusieurs défaites et des avancées législatives[2], des constats s’imposent.

Le collectif doit être au cœur du combat

Vu la structure du marché du logement – beaucoup de petits propriétaires, pas de transparence sur le cadastre, aucun contrôle du marché, marchands de sommeil peu scrupuleux, sans parler de la problématique spécifique des personnes sans papiers – la création d’un rapport de forces s’avère très compliquée. Nous sommes convaincus que le problème est collectif, et que c’est par une lutte collective que nous ferons advenir le droit au logement. Or, telle quelle la démarche de grève des loyers a tendance à individualiser le combat : c’est in fine un locataire qui se retrouve en justice de paix contre un propriétaire. Monter des dossiers de groupe est très compliqué. Comment faire se regrouper plusieurs locataires d’un même propriétaire véreux lorsque l’on ne sait pas « à qui appartient Bruxelles » ?

À cela s’ajoute la problématique de la non-accessibilité de la justice[3]. Les locataires précaires ont par définition peu de ressources financières, or ester en justice est un processus coûteux, long, incertain, peu compréhensible pour le commun des mortels, énergivore et qui va forcément créer des tensions avec le propriétaire. Sans accompagnement, c’est mission impossible. Par ailleurs le locataire peut, à juste titre, craindre d’aggraver la relation locative, et préférer continuer de payer un loyer exorbitant pour vivre dans un logement de piètre qualité plutôt que d’entrer dans un conflit ouvert avec son propriétaire – il n’est pas rare d’entendre des histoires d’intimidations, de menaces, de violences verbales et parfois même physiques, qui ont raison de toute velléité de défense du locataire. Refuser de payer tout ou partie de son loyer, c’est risquer d’être expulsé de son logement – voir d’atterrir en centre fermé lorsque l’on n’a pas de titre de séjour légal.

Pour les quelques locataires qui ont pu avoir gain de cause, c’est un mélange de satisfaction, de joie, force et d’épuisement qui se fait sentir. Nous saluons d’ailleurs la pugnacité de chacun.e de nos compagnon.ne de lutte qui malgré les obstacles ont tenu à aller jusqu’au bout de la procédure. Elles et ils nous partagent d’un côté leur sentiment de reprise de contrôle sur leur vie – on pourrait parler d’« empouvoirment » – et de satisfaction à participer à faire avancer un combat collectif, et de l’autre une fatigue – bien compréhensible – qui rend compliqué tout engagement futur dans la lutte.

La grève des loyers ailleurs en Europe – le cas de la Sonacotra Dans les années 1960 – 70 à Paris a eu lieu un grand mouvement de grève dans les foyers de la Sonacotra, habité principalement par des personnes issues de l’immigration. Leurs principaux griefs étaient la qualité et le confort du logement, le prix du loyer et le mode de gestion des foyers. Ce mouvement est exemplaire à plusieurs égards, et le fait que le propriétaire était unique et identifiable a facilité la constitution d’un rapport de force : tous les grévistes se sont rejoint contre le même propriétaire, ici le foyer Sonacotra. L’utilisation d’autres modes d’action (marches silencieuses, occupation de lieux publics, conférences de presse, contre-expertises, pétitions, …) a participé à rendre visible la lutte. Malgré tout, les principales revendications n’ont pas été satisfaites et les résident.e.s se sont rapidement démobilisé.e.s[4].

C’est face à ces constats – qu’il conviendrait d’expliquer et d’étayer plus longuement – que le groupe a décidé de changer de stratégie. Les victoires que nous avons arrachées sont importantes et permettent à une jurisprudence balbutiante d’aller dans le bon sens. Il s’agit maintenant pour nous de suivre un double mouvement : aller dans les quartiers, s’organiser localement, là où les locataires sont en galère, et participer à un mouvement plus grand, rejoindre d’autres collectifs qui s’organisent sur la question à un niveau régional, mobiliser massivement pour qu’enfin le rapport de forces soit en faveur des locataires et que le gouvernement ne puisse faire autrement que d’encadrer le marché du logement. Le 27 mars, à l’instar d’autres villes européennes, nous marcherons dans les rues de Bruxelles pour dire notre mécontentement et affirmer l’urgence d’un changement de paradigme[5]. C’est peut-être en s’inspirant d’autres mouvements et en combinant les modes d’action que nous y arriverons.

[1]https://www.alterechos.be/greve-contre-les-loyers-abusifs-premiere-victoire/

[2]Voir à ce sujet l’ordonnance « visant à instaurer une commission paritaire locative et à lutter contre les loyers abusifs », et l’article de Paul Palsterman paru dans la Revue Démocratie de janvier 2022.

[3]À ce sujet lire l’étude du RBDH « Justice de Paix. Bailleurs welcome ! Locataires welcome ? Quand la justice de paix peine à sanctionner l’insalubrité ». parue en octobre 2020.

[4]Pour aller plus loin : « Contester une institution dans le cas d’une mobilisation improbable : La « grève des loyers » dans les foyer de Sonacotra dans les années 1970 », Choukri Hmed, in « Sociétés contemporaines », 2007/1 n°65, pp 55 à 81.

[5]Voir www.housing-action-day.be




L’éducation populaire ne se confine pas

Équipes Populaires

À Bruxelles comme ailleurs, la quarantaine nous a obligé.e.s à changer nos manières d’agir. Le cœur de notre activité étant des dynamiques de groupes et actions collectives, nous avons forcément dû nous adapter. Il était primordial pour nous d’opérer ce changement, afin que notre démarche colle à un quotidien bouleversé. Très rapidement nous avons pris conscience que les publics avec lesquels nous travaillons allaient subir de plein fouet les conséquences de cette crise et du confinement. Plusieurs initiatives ont été mises en place dès le début de manière assez évidente, d’autres se sont construites en réponse à cette situation inédite. Parmi celles-ci, trois nous ont particulièrement occupées :

  • Une première initiative en interne de notre organisation et en lien avec le MOC dont l’objectif est d’être au contact quasi quotidiennement avec de nombreux publics précarisés, exclus et/ou isolés, de leur donner la parole et les placer au centre de l’action politique : Les Confins.
  • La deuxième initiative découle de ce travail en amont et prend une forme différente, ouverte et horizontale, rassemblant des sans-abris, des professionnels et des citoyens engagés bénévolement : une distribution citoyenne qui a eu lieu presque tous les dimanches depuis le début du confinement.
  • La troisième est tournée vers un enjeu spécifique : le logement. Conscients qu’il faille s’organiser pour que demain, à Bruxelles, les locataires puissent être défendus et protégés face à la crise.

Loin de nous l’idée de considérer ces dynamiques comme étant passagères, comme si elles devaient s’arrêter après le déconfinement, que cette crise ne serait qu’une parenthèse et que nous pourrions repartir de là où nous en étions avant. En effet, à la crise sanitaire s’ajoute une crise politique et sociale sans précédent, qui aura sans doute un impact colossal sur nos sociétés et la condition humaine dans les mois et années à venir. Ces initiatives sont des graines que nous semons et qui nous permettront d’appréhender la suite et les défis futurs, de mettre en place un rapport de force favorable pour les prochaines luttes.

Les Confins
Tout a commencé avec un téléphone portable et une page blanche. Ces coups de fil qui n’étaient au départ que des rappels de militant.e.s ou bénévoles ont pris la forme d’un « carnet de bord du confinement ». C’était en effet le moyen le plus pratique de garder contact avec eux, de mettre en place des solidarités directes, d’avoir une vigilance et d’intervenir sur des situations sociales problématiques. Ou tout simplement de prendre des nouvelles et de briser le quotidien et la solitude. Ce journal nous permettait également en ces temps troublés et exceptionnels de garder des traces, des témoignages en mémoire.

D’autres organisations constitutives du MOC de Bruxelles ont aussi récolté les témoignages de leurs militant.e.s et sympathisant.e.s. Mis en commun, cela a donné naissance à : Les confins, résistance au quotidien. En rendant publics sur les réseaux sociaux ces coups de gueules, ces craintes, ces petites histoires, l’objectif est de se faire le porte-voix des précaires, des mal-logés, de toutes celles et ceux que nous n’entendons pas suffisamment, pour qui le confinement a eu des conséquences dramatiques sur les revenus, la santé, la scolarité des enfants, entre autres. Et pour qui fin du confinement ne rime pas avec fin de la galère, loin de là. Mais les limites de ce type d’action se sont aussi fait sentir : Comment insuffler une démarche de co-construction des savoirs quand seules deux personnes interagissent au téléphone ? Comment renforcer notre pouvoir d’agir dans le réel quand tout s’organise « dans le cloud », sur les réseaux ? Comment, in fine, faire vivre notre démarche d’éducation permanente qui nous est chère ?

Distribution de colis alimentaires
Le travail avec les sans-abris amorcé à la rentrée 2019 dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre la pauvreté a facilité la construction de cette maraude citoyenne. Dès le début du confinement, il est apparu vital d’organiser une distribution de colis alimentaires ciblée à la Gare Centrale. Sur place, la situation était déjà très problématique, elle a empiré avec le confinement. Malheureusement, l’absence de coordination sérieuse des structures dédiées au sans-abrisme n’a pas arrangé les choses. Cette intervention s’est faite de manière efficace sur l’aide alimentaire grâce à l’action de la Fédération des Services Sociaux.

Cette maraude est partie d’un tout petit groupe, et était adressée à une trentaine de sans-abris. Après quelques semaines avec l’aide d’une vingtaine de bénévoles pour confectionner les colis et pour les distribuer, c’est plus ou moins 150 sacs que nous acheminions à la Gare Centrale tous les dimanches. Accompagné.e.s de produits d’hygiène, de vêtements et chaussures, et d’une aide spécifique et attentionnée pour les femmes en rue.

Dès le départ et encore aujourd’hui, c’est avec le public sans-abris, les premiers concernés, que nous organisions ces distributions. Cette maraude citoyenne d’urgence s’est arrêtée ce dimanche 19 juillet, nous estimons en effet que c’est aux pouvoirs publics de prendre en charge sur le long terme l’aide alimentaire et l’accompagnement social mis en place par le groupe. Ce n’est pas aux citoyens d’organiser ce type d’aide d’urgence, mais bien aux responsables politiques.

Si le message général diffusé par les institutionnels du secteur est que « les politiques à destination des sans-abri ont été efficaces et à hauteur des enjeux », nous sommes pour notre part plutôt dubitatifs et ne cédons pas à l’auto-congratulation ambiante. La vigilance reste de mise, en ce qui nous concerne, la démarche d’éducation populaire au service des hommes et des femmes privé.e.s de logement comme nous l’avons fait ces derniers mois n’en est qu’au début.

Merci à Dominique sans qui tout cela n’aurait pas été possible. Merci aussi à Michel, Viviane, Chantal, Hicham, Gaëlle, Salma, Laura, et Touati. Prompt rétablissement à Geoffrey et Alex, courage à Sofiane et Laurent. Un tout grand merci à Klaartje, Virginie, Karin, Jacqueline, Sabine, à Corinne, Anne, à Anne-Catherine et ses enfants. Merci à Brieuc, Nathalie, Lila et Sylvie,… Merci et bravo à tou.te.s, et à bientôt.

Action Logement Bruxelles
Action Logement Bruxelles est un groupe composé de locataires précaires et militant.e.s pour le droit au logement – avec ou sans chapeau associatif –, né du constat suivant : le confinement va amener des situations inédites, de nouvelles personnes vont tomber dans la précarité, et les premiers touchés seront celles et ceux devant payer un loyer – trop souvent exorbitant – tous les mois. Notre volonté est de mettre en lien les locataires précaires et habitants de Bruxelles, les fédérer, se soutenir et s’informer mutuellement, rechercher des moyens d’action collectifs et dénoncer les processus de marchandisation et de financiarisation du logement. Nous revendiquons des logements abordables et dignes pour toutes et tous à tout moment. Nous pensons que la propriété privée immobilière telle qu’elle existe empêche le droit au logement, au sens où elle sert des intérêts lucratifs (de vendeurs et de bailleurs) plus qu’elle ne permet d’assurer l’accès au logement pour toutes et tous. C’est pourquoi il nous paraît essentiel de la questionner, de la limiter et de la repenser, tout en cultivant des alternatives (logements sociaux, coopératifs, autogérés). Le groupe est en construction et projette de réunir les locataires en assemblées au plus vite. D’un contact principalement numérique – confinement oblige – nous passons petit à petit aux contacts dans le réel, avec un enjeu capital en tête : comment toucher les non-numériques, les personnes non connectées, toutes celles dites en “fracture numérique” ?

Nous ne mesurons pas encore les conséquences sociales qu’aura cette période de confinement. Mais ce qui est sûr, c’est que la précarité a augmenté, et que face à cela nous ne sommes littéralement pas tous logé.e.s à la même enseigne. Pour les locataires précaires, les sans-papiers, les sans-abri, les travailleur.se.s pauvres, les intérimaires, les étudiant.e.s jobistes, il est urgent de créer du lien, du collectif, de s’organiser pour défendre ses droits, défendre ce qui a été gagné durant la crise mais aussi se battre pour récupérer ce qui a été perdu et ce qui n’était déjà pas là avant celle-ci. Les expulsions reprennent dès le premier septembre, plus que jamais la voix des locataires doit être entendue. Et que dire des personnes sans-abri confinées dans des hôtels dits « réquisitionnés », qu’en adviendra-t-il à la fin de l’été lorsque le dispositif s’arrêtera ? Un retour à la rue ? Si nous ne pouvons nous satisfaire de mesures d’urgence, il n’est pas non plus acceptable qu’elles s’arrêtent purement et simplement, sans mise en place de mesures structurelles.

Par ailleurs, la dématérialisation des rapports sociaux rend toute mobilisation et tentative d’organisation collective compliquée, de facto en sont exclus les personnes déjà aux marges de nos sociétés. Pour les personnes sans-chez-soi, qui ont un accès encore plus difficile à l’information, la situation est d’autant plus catastrophique.

Nous avons dû par la force des choses adapter notre mode de fonctionnement et notre manière de travailler avec nos publics. Mais la nature même de notre travail et le public avec lequel nous nous organisons fait que nous devons nous ancrer dans le réel.

Quand l’espace public est virtuel, quand les mobilisations se font sur les réseaux sociaux et l’organisation de ces mobilisations en vidéo conférence, nous laissons derrière nous les personnes précarisées qui, hier, étaient au cœur de nos mouvements. Cela pose aussi la question du fonctionnement démocratique des mouvements, plateformes, collectifs : qui participe ? Qui décide ? Qui organise ? La voix de qui peut-on porter ? Aux Équipes Populaires nous avons à cœur de mettre nos membres au centre de ce processus. Mais comment continuer à faire cela correctement quand ils et elles ne sont pas connecté.e.s ?




L’Europe à Bruxelles : emploi, logement et espace public

Par Charlotte Casier
Doctorante à l’IGEAT-ULB

Depuis 1958, Bruxelles accueille les institutions de l’Union européenne et de nombreuses firmes internationales gravitant autour de celles-ci. Comment cela traduit-il en termes d’emploi, de logement et d’espace public dans la ville ?

Des travailleurs qualifiés et bien rémunérés

En 2017, les institutions européennes employaient 37 000 personnes, représentant ainsi 6 % des salariés travaillant en Région de Bruxelles-Capitale (données IBSA). Parmi ceux-ci, on trouve des fonctionnaires, des employés temporaires, des salariés contractuels et des stagiaires, ou encore des députés européens et leurs assistants. Il faut y ajouter les travailleurs des autres institutions internationales et des firmes gravitant autour d’elles : consultants, journalistes, lobbyistes (au minimum 20 000 en 2013), etc. Ainsi, en 2013, le secteur international total était estimé à 121 000 emplois à Bruxelles, dont 81 000 directs et 40 000 indirects. Ces emplois majoritairement hautement qualifiés représentaient 17 % de ceux de l’ensemble de la Région (contre 13,5 % en 2004) (Dotti, 2015). Les institutions européennes et le secteur international en général influencent donc significativement l’économie bruxelloise en créant un nombre important d’emplois très qualifiés[1]. Une partie importante de ces travailleurs internationaux s’installe à Bruxelles pour de courtes périodes (de quelques mois à quelques années) et dispose de revenus importants. Ces caractéristiques impactent le marché du logement et l’espace public, en particulier dans les quartiers du Sud-Est où ils sont nombreux (1).

Une diminution du parc de logements abordables

Les revenus importants de ces étrangers présents à court terme en font une clientèle intéressante pour le secteur immobilier bruxellois. Dès lors, dans certains quartiers, leur présence croissante stimule le marché immobilier local et permet un nouvel élan de production et de rénovation résidentielle. Dès lors, une partie du parc existant se mute en objet d’investissement, donnant naissance à un marché du haut de gamme (Romainville, 2015 ; Dessouroux, 2016). Les acteurs immobiliers y développent des produits qui sont spécialement destinés aux « Eurocrates », comme de la location meublée dont le rendement est important. Les courts séjours de ces étrangers accélèrent le turn-over locatif et permet aux propriétaires d’augmenter régulièrement les loyers.

Ces différents éléments participent à l’augmentation des prix de l’immobilier à Bruxelles, en particulier dans l’Est de la première couronne urbaine. Cette hausse y réduit le parc de logements abordables, déjà diminué par la mise en location meublée d’un nombre important d’unités résidentielles, tandis que la construction neuve est de façon importante accaparée par les produits destinés à ces étrangers. Toutefois, dans un marché du logement non-régulé, ces changements ne s’opèrent pas « comme par magie » mais parce qu’une multitude d’acteurs privés adaptent leurs pratiques afin de tirer profit de cette demande solvable.

Une élitisation des espaces publics

L’installation de travailleurs internationaux à Bruxelles transforme également les espaces publics de leurs quartiers de prédilection : l’anglais y est de plus en plus présent et les commerces et services s’y adaptent au mode de sortie de ces derniers. C’est le cas des places de Londres (2) ou du Luxembourg qui se remplissent en soirée d’ « expats » en « afterwork » après leur travail au sein des institutions européennes mais aussi de Matongé, qui perd progressivement son caractère populaire en faveur du développement de restaurants et cafés branchés, destinés à cette clientèle au fort pouvoir d’achat. Les acteurs publics accompagnent ces évolutions en réaménageant et en réduisant l’accès aux usagers jugés indésirables. Ainsi, la chaussée d’Ixelles et les rues de Saint-Boniface (3) sont piétonnes depuis 2018 avec pour conséquence le report de circulation sur la chaussée de Wavre, qui accueille des commerces africains et une clientèle populaire. Les autorités publiques y mènent également des politiques de répression : contrôles d’identité systématiques, installation d’un bureau de police et de caméras de surveillance. Ces transformations du tissu commercial ainsi que ces politiques d’« embellissement et de surveillance » rencontrent ainsi les intérêts des promoteurs dont les opérations immobilières profitent de cette nouvelle attractivité.

En conclusion, les institutions européennes transforment Bruxelles par l’installation d’un nombre important de travailleurs internationaux très qualifiés et bien rémunérés. Dans le Sud-Est de la ville, ces derniers stimulent le développement de l’immobilier haut de gamme et la hausse des prix immobiliers mais aussi le réaménagement de l’espace public et l’ouverture de commerces branchés, réduisant le parc de logements abordables et évinçant les classes populaires des espaces publics. De cette façon, les inégalités spatiales bruxelloises sont renforcées par la présence de ces étrangers aisés et par les pratiques des acteurs économiques qui en tirent profit.

Références :

  • Desière S., et al. L’emploi international : enfin présent dans les statistiques sur le marché du travail. Focus de l’IBSA, n°24, mai 2018.
  • Dessouroux, C., et al. Le logement à Bruxelles : diagnostic et enjeux. Brussels Studies. 2016, note de synthèse, 99.
  • Romainville, A. La production capitaliste de logements à Bruxelles. Thèse présentée présenté en vue de l’obtention du titre de docteure en géographie. Université libre de Bruxelles, 2015.
  • Dotti, N. Mise à jour de l’impact économique des institutions européennes et internationales en Région de Bruxelles-Capitale. 2015.

[1]Il ne faut toutefois pas négliger les emplois que ces structures créent également dans des secteurs moins qualifiés (nettoyage, surveillance, catering, etc.)




Soirée pré-électorale du 9 mai

Le 9 mai dernier nous avons tenu une soirée pré-électorale, à laquelle nous avions invité les sections Bruxelloises du CDH, DEFI, ECOLO, le PS, le PTB et le MR. Ce dernier n’a pas répondu à l’invitation. Pour des raisons d’agenda, le PS n’a assisté qu’à une partie de l’événement. Malgré ce couac la soirée a été un succès. Les militant.e.s des différents groupes du MOC Bruxelles et de ses organisations ont pu interroger directement les représentant.e.s des partis. Chacun.e discutera la question dans ces groupes et en tirera ses conclusions.

Nous avions organisé la soirée autour de 5 tables thématiques à laquelle les militant.e.s des organisations interrogeaient les partis l’un après l’autre sur 2 ou 3 questions principales puis la discussion suivait son cours. Vous trouverez ci-joint un retour des discussions que nous avons eu ce soir-là.

La table emploi nous avons interrogé les partis sur la réduction collective du temps de travail ainsi que sur la possibilité de l’appliquer dans les services publics régionaux (et sous quelle forme) sans attendre des modifications fédérales. Le comité des travailleurs et travailleuses migrantes avec et sans papier a aussi questionné les partis sur la possibilité de régulariser par le travail et la nécessité de protéger les travailleurs sans papiers qui portent plainte contre des patrons abusifs. Le comité des travailleurs sans emploi a interrogé les partis sur la dégressivité des allocations et la chasse aux chômeurs. Nous avons aussi posé la question de l’individualisation des droits.

La table logement nous avons interrogé les partis sur les trois thèmes que nous portons avec d’autres acteurs du logement bruxellois : le contrôle des loyers, la construction de logements publics sociaux et la nécessité de garder le contrôle des terrains publics à Bruxelles. Sous l’impulsion de Vie Féminine, nous avons interrogé les partis sur la place spécifique des Ceci s’articule avec la campagne que nous menons autour du projet de la région à la gare de l’Ouest.

La table autonomie et aide à domicile, la mutualité Saint-Michel a interrogé les partis sur l’assurance autonomie et le soutien au secteur de l’aide à domicile. En écho à ceci, la ligue des travailleuses domestiques a mis en avant la question des travailleuses invisible du secteur du care.

La table écologie, les JOC et le groupe BRISE de la CSC (groupe urgence écologique et sociale du MOC) ont questionné les partis autour de leurs mesures pour la rénovation des habitations bruxelloises. La proposition testée par le groupe était celle de l’opportunité de la création d’un service public de rénovation du bâti. D’autre part, le groupe s’est penché sur la mobilité en interrogeant les partis sur la nécessité de développer le transport public à Bruxelles et son éventuelle gratuité.




La politique du logement accessible en Région bruxelloise reste à l’Ouest !

Alors que la file d’attente pour les logements sociaux a doublé en 15
ans (on est passé de 22.000 à 44.000 ménages), alors que près de la
moitié des ménages bruxellois sont dans les conditions de revenus pour
accéder au logement social, la Région bruxelloise continue à promouvoir
du logement privé et inaccessible. En moyenne, 110 nouveaux logements
sociaux sont produits par an, alors que dans le même temps, le marché
privé en produit plus de 3400. De surcroît, les bailleurs publics
destinent de plus en plus de leurs logements à la classe moyenne .
D’autre part, la politique du logement reste fortement axée sur
l’accession à la propriété , poussant les ménages à s’endetter
longuement pour avoir accès à un logement digne – et ce, bien que
Bruxelles compte plus de 60% de locataires. Enfin, aucune régulation du
marché privé du logement n’est mise en œuvre pour compenser
l’augmentation des loyers et le déséquilibre croissant entre locataires
et propriétaires.

Pour Bruxelles Laïque, le CADTM, les Equipes Populaires Bruxelles, la
FeBUL, Inter-Environnement Bruxelles (IEB), le MOC Bruxelles, le RBDH,
le réseau ADES et Vie Féminine Bruxelles, cette politique du logement
foncièrement inégalitaire doit cesser.

Pour marquer le coup et illustrer la situation, ces associations et
leurs réseaux se sont réunies devant la gare de l’Ouest pour une action
de sensibilisation et de revendication. En effet, la Région bruxelloise
négocie pour racheter 13 ha de terrain à Infrabel et à la SNCB. Selon le
Plan d’aménagement directeur (PAD) en discussion, elle envisage d’y
créer 450 logements dont seuls 72 seront sociaux et 90 seront carrément
privés. Créer 72 logements sociaux dans un quartier populaire quand un
millier de logements publics ou privés y sont en projet , ce n’est pas
créer de la mixité sociale. C’est creuser les inégalités sociales !

Pour les associations, c’est inacceptable au vu du contexte de
pénurie en logements accessibles. Tout d’abord, un terrain public doit
rester public : il est capital de garantir une maîtrise foncière pour
éviter que des terrains acquis au prix fort par les pouvoirs publics ne
retombent dans le marché privé . Ensuite, sur un terrain public, 100%
des logements devraient être publics, dont au minimum 80% à destination
des revenus modestes : minimum 60% de logements sociaux (locatif) ainsi
qu’une part de Community Land Trust (acquisitif social incluant une
clause anti-spéculative).




Visites de l’exposition design for everyone

Les Equipes Populaires Bruxelles organisent gratuitement sur demande des visites de groupe commentées de l’exposition design for everyone . Infos : renouprez@equipespopulaires.be

Les Equipes participent à cette exposition qui met en lumière les actions du collectif design for everyone qui lutte contre le mobilier urbain dessiné pour exclure les SDF de l’espace public (reportage RTBF ici).

Le vernissage de l’exposition a lieu le 16 mars à 18h30 au Garcia Lorca:

ArtiCulE asbl vous invite au vernissage de son exposition « Design for Everyone: Un état des lieux ». Un regard photographique sur l’aménagement urbain par Sophie Collette et Nadine Collart.

L’exposition précède et prolonge les interventions dans l’espace public de Design For Everyone et vous est proposée en collaboration avec Garcia Lorca Colectivo.

Venez échanger avec nous, vibrer aux sons de VOLT SELECTOR et danser jusqu’au bout de la nuit avec Soul Kitchen dj et Jean Michel Mikili!

Vernissage 18h30
Concert 21h
DJ Sets 23h

PAF 5 € (3 € membres adhérents)
L’accès à l’expo et au vernissage sont gratuits.
Les éventuels bénéfices de cette soirée permettront de soutenir les actions d’ArtiCulE asbl.

L’exposition sera accessible aux dates suivantes :
– 17/03 de 14h à 17h
– 18/03 de 14h à 17h
– 19/03 de 14h à 17h
– 20/03 de 10h30 à 13h
– 21/03 de 10h30 à 17h.

Des visites de groupe commentées par les Equipes Populaires Bruxelles sont organisables gratuitement sur demande. Infos : renouprez@equipespopulaires.be

A préciser encore un moment ciné-débat en collaboration avec Equipes Populaires Bruxelles.




« Bruxelles, entre mondialisation et dualisation sociale »

Par Christian Vandermotten,
Professeur ordinaire émérite, ULB
Président de la Société Royale Belge de Géographie

Il y a longtemps maintenant que Bruxelles n’est plus une grande ville industrielle. La désindustrialisation de la capitale, entamée durant les années 1960, n’est aujourd’hui pas loin d’être totale : moins de 3 % des actif.ve.s travaillent encore dans l’industrie manufacturière ; encore, s’agit-il pour 62 % d’entre eux d’employé.e.s, occupé.e.s pour beaucoup dans des sièges sociaux. Seuls 7 % des ouvrier/ère.s occupé.e.s à Bruxelles travaillent dans des activités manufacturières ; les autres sont actif.ve.s dans des activités de services privés ou publics (les garages, l’eau, le gaz, l’électricité et la gestion des déchets), la construction et, en majorité, le tertiaire. La seule grande cheminée qui fume encore dans le ciel bruxellois est celle de l’incinérateur des ordures de Neder-over-Hembeek. Bruxelles est devenue une grande ville du tertiaire, en particulier du tertiaire international, avec une forte intégration dans les réseaux mondiaux, à l’interface entre la décision économique finale, qui échappe largement à la Belgique, et la sphère politique européenne. La structure économique de Bruxelles s’apparente à celle de Washington. Parmi les salarié.e.s bruxellois.e.s et en tenant compte des fonctionnaires internationaux, 32 % travaillent dans l’administration et l’enseignement, 9 % dans la finance, les assurances, l’immobilier et 13 % dans le commerce et la logistique. Cette tertiarisation massive (8,6 % seulement du PIB bruxellois provient encore de l’industrie, au sens large, et de la construction) se rencontre aussi dans les autres grandes métropoles européennes (et mondiales), mais elle est particulièrement forte à Bruxelles, presque au niveau des plus grandes villes globales comme Londres (8,3 %) et Paris (5,6 %).

Pendant le même temps, la population bruxelloise s’est très largement renouvelée. La baisse de la population d’environ 127 000 personnes entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1990 a été de pair avec l’effondrement de la classe ouvrière historique, qui était bien encadrée par les réseaux du monde du travail dans les plus grandes entreprises, et un départ massif des classes moyennes vers une périphérie non intégrée dans l’espace politique bruxellois. La forte croissance de la population à partir du milieu des années 1990 (de 948 000 en 1996 à 1 205 000 en 2018) ne correspond pas à un arrêt de l’émigration de ces classes moyennes, mais à une immigration massive depuis l’étranger, du fait à la fois de l’arrivée d’une population européenne aisée et d’une immigration de populations pauvres extra- européennes (ou intra-, en provenance d’Europe centrale et orientale). Cette immigration rajeunit fortement la population bruxelloise, ce qui a à son tour un impact sur la natalité, maintenant de loin la plus forte du pays (15,0 pour mille, pour une moyenne nationale de 10,8), d’autant que la fécondité bruxelloise est plus forte (1,82 enfants par femme au lieu de 1,68 en valeur nationale en 2016, du fait d’une proportion plus élevée de mères d’origine étrangère). Ce rajeunissement impacte aussi la mortalité (7,6 pour mille à Bruxelles pour une valeur nationale de 9,5).

L’addition de ces évolutions économiques et démographiques est à la base, en conjugaison avec l’exclusion de la périphérie métropolitaine du cadre régional, des principales problématiques bruxelloises.

Le départ des classes moyennes, ainsi que l’arrivée simultanée d’immigrés pauvres et aisés, les premiers générant des ménages de taille supérieure à la moyenne bruxelloise, les seconds souvent isolés, entraînent en bilan une paupérisation relative de la population bruxelloise, tant par rapport à la moyenne nationale que par rapport à la périphérie. En 1967, le revenu moyen des Bruxellois était de 49 % supérieur à la moyenne belge (de 13 % en périphérie) ; en 1995, le revenu des Bruxellois est passé à 7 % sous la moyenne belge et en 2015 à 22 % ! En périphérie, on est à 19 % au-dessus de la moyenne belge en 1995 et à 15 % en 2015. Ces mouvements ajoutent aussi leurs effets aux dérégulations néo-libérales pour accroître les inégalités sociales à l’intérieur de la Région (encore ces disparités sont-elles sous-estimées par le fait que les fonctionnaires internationaux échappent à l’impôt belge – et que les revenus sur le capital, moins imposés et plus aisément dissimulés, sont proportionnellement plus importants chez les personnes les plus aisées) : la tension entre les revenus des 20% les plus riches et des 20% les plus pauvres de la population (imposable) bruxelloise était de 1 à 16,0 en 2015 contre 1 à 12,8 en 2005, alors que cette tension est restée contenue entre 11,6 et 11,8 en moyenne belge. Cela se traduit aussi dans l’évolution des disparités de revenu moyen entre les communes bruxelloises : l’écart entre le revenu moyen des habitants des 4 communes bruxelloises les plus riches et celui des 4 communes les plus pauvres était de 1,77 en 2015 au lieu de 1,68 en 1991 et en 2005.

Les navetteurs provenant du reste du territoire national représentent un peu moins de la moitié de la main-d’œuvre occupée à Bruxelles. Ils n’y paient donc pas d’impôts mais en utilisent quotidiennement les infrastructures, financées pour l’essentiel par les ressources insuffisantes de la Région, du fait de sa base fiscale limitée, malgré quelques transferts issus du niveau fédéral (Beliris) ou ceux des Communautés (entre autres pour l’enseignement, mais on sait les difficultés financières de la Communauté Wallonie-Bruxelles). Dans le même temps, les besoins sont criants en matière par exemple de mobilité et d’éducation, deux domaines où Bruxelles est aussi une fournisseuse nette de services au reste du pays.

Les évolutions économiques et socio-démographiques expliquent aussi le niveau structurellement élevé du chômage bruxellois (15 % de la population active de 15 à 64 ans en 2017, pour une moyenne belge de 7,1 %), en particulier celui des jeunes (33,2 % des actifs de 15 à 24 ans, contre 19,3 % pour l’ensemble de la Belgique). Ceci ne vaut que pour la Région elle-même, alors qu’en revanche les taux de chômage sont bien plus faibles dans la périphérie métropolitaine. Ce chômage élevé s’explique à la fois par le versant de l’offre et par celui de la demande.

Au niveau de l’offre, Bruxelles fournit un très grand nombre d’emplois, mais il s’agit pour une grande part d’emplois fortement qualifiés. En outre la croissance économique bruxelloise est moins forte et moins génératrice d’emplois que dans le reste de la Belgique et que dans la périphérie métropolitaine : seules s’implantent préférentiellement dans la capitale les fonctions de forte qualification, avec de hauts niveaux de productivité, qui ont un besoin impératif de s’installer dans des localisations très centrales, au cœur des réseaux de relations qui les nourrissent – et qui sont prêtes pour cela à supporter les charges élevées de l’immobilier de bureau et des encombrements quotidiens.

À l’opposé, la demande de travail bruxelloise est gonflée par une croissance démographique dynamique, avec une population plus jeune qu’ailleurs et un pourcentage élevé de personnes peu qualifiées, issues de milieux peu favorisés d’origine étrangère, qui ne répondent pas aux exigences de postes de travail très qualifiés du secteur tertiaire. Il en résulte évidemment un chômage considérable, dont la géographie reproduit celle de la dichotomie des revenus entre les communes orientales et occidentales de la capitale, en particulier le « croissant pauvre » qui entoure le pentagone historique du nord au sud, par l’ouest. Ce niveau de chômage est accentué encore par des inégalités d’accès à l’emploi, à diplôme égal, entre travailleurs d’origine belge ou immigrée. Ces constats rendent impératifs un investissement résolu dans l’amélioration de l’enseignement à Bruxelles – et pas seulement dans la formation technique qui ne produit souvent qu’un effet d’aubaine profitant aux employeurs, même s’il est vrai que les plus qualifiés ont plus de chances de décrocher un emploi. Ils exigent aussi de porter une attention aux secteurs d’activité employant beaucoup de Bruxellois peu qualifiés, y compris dans les services publics, mis à mal par les politiques de restriction budgétaire : santé, mobilité, horeca, services d’aide aux personnes et d’encadrement social en tous genres.

Une autre conséquence de l’internationalisation de la ville et de la mutation du modèle économique bruxellois est la hausse du prix du logement, qui s’accélère à partir de 2004 par rapport aux niveaux belges et de la périphérie, ce qui contribue évidemment à son tour à chasser de la ville les classes moyennes (et aussi depuis quelques années les populations d’origine immigrée en voie d’ascension sociale), soit à nouveau à freiner la croissance de la base fiscale de la capitale. Les promoteurs tendent même aujourd’hui à préférer le logement (aisé) au bureau, dont les stocks sont suffisants, voire développent la conversion d’anciens bureaux en logements. Cela se produit alors même que le stock de logements sociaux est extrêmement réduit, de l’ordre de 8 % du stock de logements bruxellois, avec des listes d’attente sur lesquelles le nombre de demandeurs est plus élevé que celui des personnes bénéficiant aujourd’hui d’un tel logement ! La Région marque pourtant peu d’enthousiasme à créer de nouveaux logements sociaux, préférant, en avançant l’argument fallacieux de la promotion de la « mixité »,  favoriser l’aide au logement dit moyen, mais en fait d’un coût exagéré pour les populations les plus démunies. Elle espère grâce à cela fixer quelque peu les classes moyennes, pour renforcer ainsi sa base fiscale et réduire d’autant les coûts sociaux.

Les réactions politiques aux mutations présentes, qui accentuent les dualisations sociales dans la ville, restent d’ampleur très limitée.

Dans la seconde moitié des années 1960, les atteintes à la ville, nées alors de la conjonction des actions des promoteurs immobiliers de bureaux, des grands travaux en faveur du tout à l’automobile et des conceptions fonctionnalistes des pouvoirs publics, avaient donné lieu à des réactions fortes. Des alliances s’étaient nouées entre les classes populaires de souche encore fortement organisées, soit au niveau syndical, soit sur le terrain local – pensons à l’action de l’abbé Vanderbiest – , des fractions de gauche alternatives (le parti communiste, la gauche chrétienne, etc.) et des comités d’habitants dominés par les classes moyennes, avec certains relais politiques comme au sein du FDF (par exemple l’échevin d’agglomération Serge Moureaux). Cette alliance était parvenue à imposer le plan de secteur de 1979, comportant l’arrêt de toute nouvelle construction de voies rapides urbaines et l’introduction de la notion de mixité, qui signifiait alors la volonté – qui apparaît a posteriori avoir sans doute été illusoire et passéiste – de maintenir l’activité industrielle, ou à tout le moins artisanale – au cœur du tissu urbain. Bruxelles était alors citée en exemple comme la ville aux cent comités de quartier, avec lesquels le pouvoir politique devait compter.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. Les autorités régionales se sont converties à la mondialisation néo-libérale, à la promotion de « pôles de développement » de niveau international, aux rénovations de prestige. Les actions au niveau des quartiers sont devenues plus des prétextes à une gentrification assumée qu’elles ne sont centrées sur le développement social local. La notion de « mixité » reste mise en valeur, mais elle a changé de sens : elle signifie aujourd’hui développer des îlots résidentiels de luxe, ou à tout le moins implanter des classes moyennes aisées, dans les quartiers pauvres. En témoignent les opérations le long du canal. En termes esthétiques ou environnementaux, ces opérations peuvent certes apporter des résultats spectaculaires, mais cela se fait sans égard aux impacts sociaux et aux conséquences de ces politiques sur les prix immobiliers. En réaction, les alliances politiques du passé n’existent plus : les classes populaires traditionnelles ont progressivement disparu et ce qu’il en reste développe peu de solidarités avec les populations d’origine immigrée, sans attaches urbaines profondes, moins intégrées au niveau politique et syndical ; les classes moyennes urbaines historiques, affaiblies par l’exode vers la périphérie d’une large partie d’entre elles, se retrouvent dans les objectifs de la Région : ceux-ci valorisent leur patrimoine immobilier et « améliorent » leur cadre de vie ; les jeunes intellectuels et les populations aisées internationales, parmi lesquels les isolés sont nombreux, aiment une ville plus « branchée », plus culturelle, plus festive.

La question de la construction de nouvelles alliances, de la clarification de nouveaux objectifs progressistes, se pose avec acuité, si l’on ne veut pas évoluer vers une ville en tensions sociales accrues, ou alors qui aura expulsé ses pauvres vers l’extérieur, comme l’a fait Paris avec ses cités-ghettos reportées en périphérie.

Pour en savoir plus, en livre de poche : Christian Vandermotten, Bruxelles une lecture de la ville, ULBire, Editions de l’Université de Bruxelles, 233 p., 9 €




Pour des loyers raisonnables dans ma commune…

Par Thibaud De Menten
Responsable des Équipes Populaires Bruxelles

Quand on est une femme, quand on vient de l’étranger, quand on dispose de faibles revenus, quand on fait partie d’une famille monoparentale, concrétiser son droit à un logement décent devient une gageure.

Alors que la demande sociale explose, l’offre de logement public rencontre les pires difficultés à y apporter une réponse proportionnée, et ce malgré les impulsions régionales de ces trois dernières législatures. Mais ne tirons pas sur les pompiers. Ces vingt dernières années, la Région bruxelloise a accueilli 250 000 nouveaux habitants. Le défi est de taille et les 19 communes très diversement touchées par le phénomène. A titre illustratif, Molenbeek-Saint-Jean a accueilli autant de nouveaux habitants qu’en compte Auderghem. Le profil socio-économique de ses nouveaux habitants y est très différent de celui des « exemptés » ou « exilés » fiscaux qui s’établissent à proximité des institutions européennes, dans certains quartiers d’Ixelles, Uccle ou Saint-Gilles….

De son côté, l’offre privée se concentre essentiellement sur le haut de la gamme de confort. Sur ce segment du marché, il y a suroffre locative. Ces dernières années, les loyers y ont même tendance à baisser. Mais sur le bas de la gamme, c’est la pénurie. Conséquence, à Bruxelles, plusieurs dizaines de milliers de ménages n’ont pas d’autre choix que d’accepter de louer un logement de qualité médiocre à un prix manifestement abusif. L’ampleur du problème est telle qu’elle se reflète dans les dernières statistiques de l’observatoire des loyers : les logements disposant de faibles qualités sont loués plus cher que les logements de confort moyen.

Bien sûr, les communes doivent poursuivre leurs collaborations avec la Région pour augmenter le nombre de logements sociaux, promouvoir les agences immobilières sociales, favoriser la rénovation des logements insalubres. Il convient également de poursuivre la lutte contre les logements vides, en privilégiant la collaboration avec la cellule de l’administration régionale qui peut infliger une amende administrative aux propriétaires peu collaborant. Tout comme en exerçant, quand c’est possible, leur droit de gestion publique, dont les premières applications voient le jour à Bruxelles-Ville, Saint-Gilles ou à Forest. Si, d’ici à 2024, chacune des 19 communes pouvait en faire ne fût-ce que deux fois mieux que ces deux dernières mandatures, on pourrait fièrement saluer nos édiles du boulot accompli. Grosso modo, une dizaine de millier de ménage verraient leur droit au logement décent se concrétiser durablement. Ce n’est pas rien, loin s’en faut. Reste que la Région bruxelloise compte environ cinq fois plus de mal logés !

En parallèle, il convient également d’initier une politique de lutte contre les loyers abusifs. Pour rappel, le gouvernement bruxellois prévoit un nouveau mécanisme d’« allocation loyer encadré » pour les ménages en attente d’un logement social à condition que le propriétaire propose un loyer raisonnable, c’est à dire adapté aux caractéristiques des biens loués. Tout comme nous, le gouvernement est convaincu que les dispositifs d’aides sociales doivent permettre à chacun de mener une vie conforme à la dignité humaine et non pas à compenser des loyers manifestement exagérés.

Mais que faire d’autre que de soutenir les locataires concernés à renégocier un loyer plus adapté aux caractéristiques du logement loués ? Tel est l’appel que nous lançons aux mandataires communaux : diffuser la grille indicative adoptée par le Région pour identifier les loyers présumés abusifs et favoriser les modes alternatifs de résolution de conflits en invitant les parties à renégocier un loyer adapté aux caractéristiques des logements.

Enfin, nous plaidons pour que les communes et CPAS propriétaires de logements modestes pratiquent des loyers inférieurs aux références de la grille indicative. Pour montrer l’exemple, mais aussi pour faire vivre, en bonne concertation avec la Région, le mécanisme d’allocation loyer spécifiquement mis en place voici plus de 10 ans. Son résultat actuel nous laisse sans voix : une centaine de 100 bénéficiaires pour près 10 000 logements communaux !