L’enseignement en révolte
Eléonore Merza Bronstein
Secrétaire fédérale, MOC Bruxelles
Édito
« Le but de l’éducation, écrivait James Baldwin, c’est de créer chez une personne la capacité de regarder le monde par elle-même, de prendre ses propres décisions. »
Ce gouvernement, lui, a d’autres projets.
86 millions d’euros de coupes dans l’enseignement. Des repas chauds, souvent les seuls de la journée, supprimés dans les écoles des quartiers populaires. Des fournitures scolaires divisées par trois. Des bâtiments qui s’effondrent, des classes que la canicule rend intenables et que l’hiver rend inhospitalières. Des écoles où la météo décide si l’on peut apprendre ou non. Des enseignant·e·s maltraité·e·s, traité·e·s en variables d’ajustement. Un Pacte pour l’excellence détricoté fil à fil. Et, pour parachever le tableau, un minerval universitaire relevé à 1 200 euros, pour que l’université reste ce qu’elle a toujours été dans ce pays : un horizon pour les un·e·s, une frontière pour les autres.
Ce n’est pas une mauvaise gestion. Ce n’est pas une fatalité budgétaire. C’est un choix. Politique, délibéré, assumé : un marché scolaire, une sélection précoce, une orientation par l’échec, et au bout du chemin, une privatisation rampante au bénéfice de ceux qui n’en ont de toute façon pas besoin.
Les coups et les coupes ne tombent pas au hasard. Ils suivent, avec une précision chirurgicale, les lignes de fracture qui traversent déjà l’école belge francophone. Les enfants des quartiers populaires, dans des écoles délabrées depuis quarante ans. Les élèves orientés vers le professionnel dès 12 ans, non par choix, mais par manque de ressources, de temps, d’accompagnement. Les familles qui découvrent que la « gratuité scolaire » était une promesse soluble dans l’austérité. Les enseignant·e·s épuisé·e·s, précarisé·e·s, méprisé·e·s, sommé·e·s de faire plus avec moins. Les jeunes sans papiers, les primo-arrivant·e·s, les enfants que le système avait déjà décidé d’oublier.
En Belgique francophone, l’école est l’une des plus inégalitaires. Ce n’est pas une découverte. À 15 ans, l’écart entre les meilleurs élèves et les moins bons représente trois années d’apprentissage. La moitié des enfants sont scolarisés dans des écoles ghettos, riches d’un côté, pauvres de l’autre. Le redoublement frappe les milieux défavorisés sans les aider, en les stigmatisant. Tout cela est documenté depuis des décennies. Tout cela, le Pacte pour un enseignement d’excellence avait commencé, lentement, imparfaitement, à le corriger. Ce gouvernement défait ce travail avec méthode, avec cynisme, avec une brutalité que les fédérations de parents, les chefs d’établissement et les économistes critiques ont unanimement condamnée.
Derrière les arguments comptables, éviter « le scénario grec », juguler « l’effet boule de neige », les chiffres racontent une autre histoire : la Fédération Wallonie-Bruxelles n’est pas une économie en faillite. C’est une entité sous-financée depuis des années, dont les dépenses ont crû moins vite que la richesse nationale. Ce n’est pas l’école qui coûte trop cher. Ce sont les choix fiscaux qui l’étranglent. Réduire les droits de succession pour les ménages aisés tout en supprimant les repas chauds des enfants précaires : c’est une politique. Une politique de classe.
Mais l’école résiste. Et cette résistance est remarquable.


