Bruxelles sous la canicule.

Bruxelles à 45°C : tirer le frein d’urgence, prévoir l’imprévisible

Alors que le thermomètre frôle les 40°C, nous publions ci-dessous un article paru dans la revue Mouvements n°14 (mars 2024).

Le 25 juillet 2019, la Belgique a connu ses plus hautes températures jamais enregistrées par l’Institut Royal de Météorologie (IRM), à Uccle, avec 39,7°C. La température est montée à 41,8°C à Begijnendijk, dans le nord du pays. Deux ans plus tard, des trombes d’eau s’abattaient sur la région de la Vesdre notamment, aboutissant à des inondations massives, destructrices et meurtrières. Quels sont les enjeux et la signification de « l’adaptation » pour une ville-région telle que Bruxelles, face à ces évènements qui seront de moins en moins « exceptionnels » dans les prochaines décennies ?

Par Gilles Maufroy, MOC Bruxelles

L’urgence de changer (radicalement) de cap

Tout d’abord, de quoi parle-t-on ? Qu’envisagent les scientifiques pour le 21ème siècle ? 2023 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée au niveau planétaire, avec une température moyenne mondiale supérieure d’environ 1,5°C[1] à celle de la fin du 19ème siècle.  Une hausse de quelques degrés de température a déjà un grand impact, comme le montre le sixième Rapport d’évaluation du GIEC.

Les extrêmes chauds au-dessus des terres émergées (GIEC, 2021).
Les extrêmes chauds au-dessus des terres émergées (GIEC, 2021).

La toute récente évaluation de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) confirme que l’Europe connaît le réchauffement le plus rapide de tous les continents avec des risques majeurs sur l’approvisionnement énergétique et alimentaire, les écosystèmes, les infrastructures, les ressources en eau, la stabilité financière et la santé des habitant⸱es. Comme bon nombre de groupes d’experts sur ces questions, l’AEE appelle à des mesures urgentes et décisives. Et pour la suite ? Les scientifiques du GIEC travaillent sur base de scénarios (appelés RCP) estimant l’évolution de la concentration en gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère terrestre en fonction de différentes évolutions socioéconomiques. Actuellement, les émissions mondiales actuelles de GES se rapprochent du scénario RCP 8.5, le plus pessimiste, celui où grosso modo, « on ne change rien ».

En Belgique et à Bruxelles : canicules et fortes pluies en hausse

En Belgique, donc, nous en sommes déjà à plus de 2°C de réchauffement depuis le milieu du 19ème siècle. Les cinq années les plus chaudes ont été observées après 2010.

Écart des températures moyennes annuelles par rapport à la période 1850-1900 (IRM, 2020)
Écart des températures moyennes annuelles par rapport à la période 1850-1900 (IRM, 2020)

Les canicules[2] deviennent plus fréquentes mais aussi plus longues et plus intenses : au moins une vague de chaleur par an depuis 2015 (quatre fois plus que lors des décennies précédentes), qui s’allongent en moyenne chaque décennie de 2 jours et prennent 1°C en plus (IRM, 2020). Quant à l’avenir, les études actuelles prévoient un réchauffement moyen de la Belgique entre +0,7°C (scénario avec des mesures climatiques très fortes) et +5°C (si rien ne bouge) d’ici 2100. Sans mesures fortes, l’hiver verra sa durée réduite de moitié, à l’inverse de l’été qui s’allongera de moitié. Les canicules pourront quadrupler d’ici 2100 à Bruxelles. Concernant les fortes pluies, la tendance est également à la hausse depuis les années 1990. Pour la fin du siècle, dans le scénario actuel, on va vers des hivers nettement plus pluvieux, des fortes pluies plus fréquentes…mais aussi des sécheresses[3] telles que l’on a connues ces dernières années, qui seraient jusqu’à cinq fois plus fréquentes que sur la période 1950-2000. Or un sol asséché absorbe moins l’eau, ce qui augmente le risque d’inondations quand des fortes pluies arrivent.

Et en ville, c’est pire : l’îlot de chaleur urbain, jusqu’à 8°C en plus

Quand il fait (très) chaud, la température est encore bien plus haute dans les endroits fortement urbanisés, comme l’est le centre de Bruxelles, plus encore la nuit que le jour. Pourquoi ? A cause de la disposition des bâtiments, de leur densité, de la faible réflexion de la lumière du soleil (albédo), de la part des surfaces imperméables minéralisées (béton, asphalte) qui retiennent la chaleur et font ruisseler l’eau, ainsi que de la chaleur des activités humaines plus concentrées (voitures, eau chaude, climatisation…), et du fait qu’il y a moins d’eau et de végétation pour réguler le tout. En résumé : plein de bâtiments verticaux en béton, ça récolte beaucoup de chaleur, qui n’est pas diminuée par l’évapotranspiration (eaux et plantes) ou l’ombre des arbres (Bruxelles environnement, 2021).

C’est ce qu’on appelle l’îlot de chaleur urbain (ICU). À Bruxelles, pendant les canicules, l’ICU peut faire grimper les températures jusqu’à 8°C plus haut que dans les zones rurales environnantes (Comité experts climat, 2023).


L’effet d’îlot de chaleur urbain à Bruxelles durant toutes les périodes d’été (juin-août), 1986-2005, à 23h (Cordex, 2018).
L’effet d’îlot de chaleur urbain à Bruxelles durant toutes les périodes d’été (juin-août), 1986-2005, à 23h (Cordex, 2018).

Les études des dernières années prévoient entre 3,6°C et 8,9°C en plus pour la température moyenne en été à Bruxelles vers la fin du siècle. L’ICU pose donc un risque pour la santé des bruxelloises – notamment les bébés, femmes enceintes et personnes âgées – à cause de cette chaleur mais aussi de la pollution de l’air qui s’aggrave alors entre autres par la formation d’ozone. Parmi les bruxelloises, ce sont les habitantes des petits logements, des logements sociaux, des logements précaires, mal isolés ou difficiles à ventiler, qui sont les plus durement frappées. Autrement dit : les classes populaires, souvent déjà en moins bonne santé. Le croissant pauvre de Bruxelles est aussi la zone la plus vulnérable au réchauffement. Concrètement, Sciensano et d’autres scientifiques ont montré que le stress thermique, qui sera deux fois plus important à Bruxelles que dans sa périphérie à l’horizon 2050, se traduit par de l’épuisement, des coups de chaleur, des maladies rénales et respiratoires, un sommeil plus difficile, etc. La mortalité augmente à Bruxelles dès qu’on dépasse 22,8°C. Mais les fortes chaleurs peuvent aussi mettre en danger des infrastructures : par exemple, un hôpital dont la climatisation serait calibrée pour fonctionner avec une température extérieure de maximum 45°C, une école mal isolée, une station d’épuration d’eau prévue pour un certain débit d’eau à traiter, etc.

Prévoir l’imprévisible : l’ambigüité de « l’adaptation »

La Belgique et Bruxelles ne sont pas déconnectées du reste de l’Europe et du monde. Lors d’épisodes caniculaires et de sécheresse en 2022, la circulation des bateaux a été perturbée sur le Rhin avec des conséquences sur les échanges commerciaux ; des centrales nucléaires ont dû être arrêtées en France faute d’eau disponible pour les refroidir. Ce ne sont pas des évènements auxquels la Région bruxelloise seule pourrait s’adapter. C’est d’autant moins le cas s’ils se produisent avec une fréquence et une ampleur démultipliée : l’évolution du climat est liée à d’autres risques, d’autres aspects du système Terre (biodiversité, cycle de l’eau, etc.) et aux relations des sociétés humaines avec ceux-ci. Tout cela interagit de façon complexe et non-linéaire : il est impossible de prévoir l’ensemble des conséquences de l’évolution du climat sur un petit territoire. Quid d’une nouvelle explosion des prix de l’énergie ou de l’alimentation due au réchauffement ? Quid d’une instabilité du système financier, notamment les sociétés d’assurances, qui se sont tournées vers la Région wallonne en 2021 pour ne pas devoir assumer la facture des inondations ?

À l’horizon 2050, Bruxelles devrait connaître au moins une vague de chaleur chaque été. Par contre, des mesures drastiques de réductions des émissions pourraient diminuer à terme le nombre de canicules par rapport à aujourd’hui et donc le coût de « l’adaptation ». La première mesure d’adaptation, cela reste d’opérer un changement de cap radical : de système énergétique mais plus généralement de mode de production (y compris alimentaire), de distribution, de consommation et de transports. Pour stopper la destruction écologique et climatique en cours, qui menace en premier lieu la classe travailleuse et les pauvres, en particulier les femmes et les personnes racisées. En plus, ça tombe très bien, comme le dit Alexandre Florentin, le président du rapport « Paris à 50°C », les mesures pour diminuer les émissions sont souvent aussi des mesures d’adaptation : la désimperméabilisation des sols, ou le recul de la place de la voiture dans nos modes de transport, par exemple.

Augmentation des évènements extrêmes en milieu urbain (CEC, 2023).
Augmentation des évènements extrêmes en milieu urbain (CEC, 2023).

En parallèle et sans rien céder sur la réduction des émissions, il est aussi nécessaire de se saisir de l’enjeu politique de l’adaptation. Tout comme la Belgique, la Région bruxelloise et les 19 communes élaborent déjà des Plans climat à la fois pour réduire les émissions de GES et, de plus en plus pour analyser les vulnérabilités des territoires et envisager des mesures d’adaptation au dérèglement climatique.

La tentative d’adaptation, c’est donc essayer d’anticiper le prévisible et l’imprévisible. C’est tenter de réparer un peu ce qui a beaucoup été abîmé. Pas besoin d’être radical pour rappeler quelques constats : l’adaptation nécessite donc de la planification (c’est l’ADEME, l’agence française de la transition écologique, qui le dit), un réel engagement politique, des ressources financières suffisantes et l’inclusion des populations concernées dans les processus de décision (c’est le GIEC qui le dit). Les scientifiques du GIEC rappellent aussi que même les meilleures méthodes d’adaptation ne nous permettront pas d’éviter des conséquences négatives et que les options d’adaptation actuellement réalisables et efficaces le seront de moins en moins si on laisse le climat s’emballer.

Concrètement, que faire ?

La bonne nouvelle c’est que de très nombreuses pistes de solution existent, tant pour diminuer fortement les émissions que pour limiter l’impact du réchauffement déjà enclenché, par exemple sur Bruxelles. Des agences telles que l’ADEME en listent un grand nombre sur leur site. Celles-ci peuvent être résumées dans la formule de rendre les villes (beaucoup) plus vertes et végétales : Alexandre Florentin évoquait ainsi le fait de remplacer 50% des places de parkings de Paris par des espaces verts et des arbres, qui retiennent l’eau des fortes pluies et ont un impact considérable sur la chaleur en ville. Retirer et remplacer le macadam et le béton, donc, mais aussi peindre le bâti en blanc et utiliser des matériaux réfléchissants, nous fait gagner plusieurs degrés :  cette combinaison peut nous éviter un tiers des canicules, selon l’IRM ! Planter des arbres et arrêter de couper les arbres déjà présents, ce n’est donc pas simplement un symbole pour bisounours, mais bien une nécessité vitale. D’autres pistes reviennent dans la littérature scientifique[4] : Yves Richard, géographe à l’université de Bourgogne, invite à changer les « modes de déplacements à l’intérieur de la ville pour consommer moins d’espace. Cela peut passer par le déploiement des transports en commun, la mobilité douce (…) et moins de place à l’automobile », qui en prend trop. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions : pour Chloé Salembier, professeure à la faculté d’architecture de l’UCLouvain, aménagements de l’espace public et enjeu du logement sont indissociables. La verdurisation d’un quartier nécessite « des mesures compensatoires, par exemple un plafonnement des loyers », sinon elle n’est qu’une nouvelle étape dans la gentrification.

Bertrand Henne, éditorialiste sur La Première, le rappelait le 18 mars ­[2024] : « C’est toute une manière d’habiter la terre qui est inadaptée au changement ». Il ajoutait que l’adaptation nécessite « une vision globale, intégrée » et « coûte cher ». Elle nécessite dès lors selon nous d’aller chercher les moyens chez les premiers responsables de la situation actuelle, et d’amorcer une planification écologique à la hauteur de l’enjeu. Si certaines mettent en avant le « coût » ou les tracasseries de la transformation écologique et sociale dont on a besoin, c’est sans commune mesure avec le prix payé en son absence, avant tout en vies humaines et non-humaines. Le système climatique ne fait pas de compromis : la classe travailleuse pourrait s’en inspirer.

Notes :

[1] À différencier du seuil de 1,5°C sur une moyenne de long terme (en décennies), point de référence des Accords de Paris sur le climat.

[2] Les vagues de chaleur (ou canicules) sont définies par l’IRM comme une période de minimum cinq jours consécutifs au cours de laquelle la température maximale atteint au moins 25°C chaque jour et la température maximale atteint ou dépasse le seuil de 30°C à trois reprises au moins.

[3] Une sécheresse météorologique se caractérise par « des précipitations largement inférieures à la normale sur une période plus ou moins longue (de un mois à une ou même plusieurs années) » (IRM, 2020).

[4] Voir le grand format sur le site de la RTBF : https://www.rtbf.be/article/les-pauvres-au-chaud-les-riches-au-frais-les-inegalites-du-rechauffement-climatique-en-belgique-grand-format-11243914

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