Enfants plongeant dans l'eau lors de la canicule.

Mouvements n°20 : L’écologie populaire, une écologie de classe

L’écologie populaire, une écologie de classe

Eléonore Merza Bronstein

Secrétaire fédérale, MOC Bruxelles

Édito

Qui paie l’addition ? C’est peut-être finalement la question la plus simple, et la plus radicale, que l’on puisse poser à l’écologie aujourd’hui.

Qui paie la canicule, les inondations, la hausse des factures d’énergie ? Qui respire un air vicié pendant que d’autres négocient leur voiture de société ? Qui voit ses jardins collectifs disparaître sous une bétonisation décidée à des kilomètres de là, dans des bureaux d’études et des conseils d’administration auxquels ils/elles ne sont pas invité·es ?

Si les nuisances environnementales ne sont jamais réparties de manière neutre, qui les subit le plus durement ? Qui dispose du moins de ressources pour s’en protéger ou pour faire entendre sa voix ?

Les mêmes. Toujours les mêmes.

C’est cela, l’inégalité socio-écologique : les classes populaires contribuent le moins aux dégâts mais en subissent davantage les conséquences. Une double peine qui demeure l’angle mort d’une certaine écologie.

Celle qui parle de tri sélectif, de panier bio, de vélo électrique ou d’appartement passif. Des solutions réelles, mais dont l’accès reste largement conditionné par le revenu, le patrimoine ou le lieu de vie. Une écologie qui somme chacun·e de « faire sa part », ou de « consommer mieux » sans interroger qui produit les dommages, qui en tire profit et qui prend les décisions. Une écologie qui individualise les responsabilités au lieu de transformer les structures, qui culpabilise les individus au lieu de s’attaquer aux privilèges.

Pendant ce temps, les dégâts s’accumulent. L’air des quartiers populaires reste plus pollué. Les catastrophes climatiques frappent plus durement les ménages précaires, moins protégés, moins bien logés, moins capables d’absorber les chocs. Les travailleurs des secteurs industriels savent que le modèle actuel n’est pas soutenable, mais craignent, légitimement, de perdre leur emploi, leur revenu et leur avenir sans qu’une alternative crédible leur soit proposée. Les besoins fondamentaux — se loger, se chauffer, se déplacer, se nourrir — deviennent toujours plus coûteux et deviennent inaccessibles pour de nombreuses familles.

Ce numéro de Mouvements part d’un autre endroit. Il pose une autre question : et si la transition écologique était d’abord une question de justice sociale ?

Et si l’écologie consistait non pas à demander davantage d’efforts à celles et ceux qui ont déjà le moins, mais à transformer les logiques économiques et les rapports de pouvoir qui produisent simultanément les inégalités sociales et les destructions environnementales ?

C’est ce que montrent les habitant·es d’Auderghem lorsqu’ils résistent à la disparition de leurs jardins collectifs. Ce que démontrent les membres d’une bébéthèque à Ixelles en prouvant qu’il est possible de vivre mieux en consommant moins. Ce que revendiquent les militant·es de la qualité de l’air lorsqu’ils rendent visibles des injustices longtemps ignorées. Ce que cherchent à construire les syndicalistes qui refusent d’avoir à choisir entre emploi et climat.

L’écologie populaire ne part pas d’une injonction morale. Elle part des conditions concrètes d’existence. Elle ne demande pas seulement comment produire autrement, mais comment garantir à chacun·e l’accès à ce qui est essentiel : respirer un air sain, se nourrir correctement, se loger décemment, se déplacer facilement et vivre dignement, sans craindre la prochaine inondation, la prochaine canicule ou la prochaine facture.

Ce numéro de Mouvements part d’un autre endroit.

Il pose une autre question : et si la transition écologique était d’abord une question de justice sociale ?

Elle implique aussi d’étendre la solidarité. La sécurité sociale a été la grande conquête du XXe siècle : socialiser les risques liés à la maladie, au chômage ou à la vieillesse. L’écologie populaire pose l’une des grandes questions du XXIe siècle : comment appliquer cette même logique aux risques climatiques? Comment protéger les populations avant les catastrophes plutôt que réparer les dégâts après coup ? Comment garantir les besoins fondamentaux de toutes et tous dans les limites écologiques de la planète ?

Ces questions ne sont pas abstraites. Elles se jouent dans nos quartiers, dans nos usines, dans nos assiettes, dans l’air que nous respirons et dans les espaces que nous partageons ou ceux que nous perdons. L’écologie populaire n’est pas une écologie faite pour les classes populaires. C’est une écologie construite avec elles, à partir de leurs conditions de vie, de leurs luttes et de leur capacité à inventer d’autres manières de produire, de consommer, de partager.

La transition écologique ne se fera pas contre elles.

Elle se fera avec elles, ou elle ne se fera pas.

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