1

La réduction collective du temps de travail : un combat d’actualité

Par Denis Horman,
Auteur de « Leurs profits, nos vies
Pour une réduction collective
et radicale du temps de travail. »
Couleurs Livres, 2021

« De 1880 à 1975, le mouvement ouvrier s’est battu de façon continue pour réduire le temps de travail. Ce combat a perdu de sa vigueur depuis trente ans. C’est l’un des reculs idéologiques de la gauche depuis la contre-offensive libérale des années 1980 ».

Cette réflexion de Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE[1] laisse apparaître l’impérieuse nécessité d’une reconquête idéologique que doit mener le mouvement syndical. Celle-ci pourrait, entre autres, se concrétiser par une vaste opération vérité sur le fonctionnement du système de production capitaliste, sur le « coût » du capital, un coût terrible, économique, social, écologique[2]. Cette réflexion plaide également pour un large débat, dans les organisations syndicales, sur l’urgence du changement du rapport de force entre le Capital et le Travail. L’impression qu’une vraie réduction du temps de travail (avec ses différentes implications) nécessiterait un rapport de force musclé, aujourd’hui hors de portée, nourrit un sentiment d’impuissance au sein du mouvement syndical. Passer de la défensive à l’offensive, de l’engrenage de la concertation à la contestation sociale, arracher des victoires, si petites soient-elles, c’est encore la meilleure manière de redonner au mouvement syndical confiance en ses propres forces.

Réduction radicale du temps de travail pour en finir avec « la souffrance au travail » !  

« La souffrance au travail », c’est l’usure physique et psychologique, que l’on retrouve, avec des intensités différentes et variables, quasiment dans tous les secteurs d’activité, une usure encore aggravée par l’allongement de la carrière et des horaires de travail[3]. Le constat est accablant ! « Globalement, les conditions de travail se sont dégradées en Belgique, ces dernières années. Il y a une sous-évaluation, dans le public, de la pénibilité des conditions de travail. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que patrons et syndicats n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la liste des métiers pénibles dans le cadre de la réflexion sur la réforme des pensions (…). C’est une accumulation de petites choses qui rendent le travail insupportable pour beaucoup de personnes et non plus, comme par le passé, un seul problème contre le bruit ou la chaleur dans un atelier, par exemple »[4]. Pourquoi nombre de personnes qui ont encore « la chance d’avoir un boulot » doivent-elles travailler dans des conditions de travail pénibles, le stress au ventre, mal payées, au moment où des milliers de jeunes sont en quête d’un boulot ?

La contre-offensive  généralisée du capital contre le travail,  lancée début des années ’80,  a eu comme consigne le rétablissement à tout prix et au plus vite du taux de profit. Ce profit immédiat et maximum, c’est le carburant du mode de production capitaliste et surtout la corne d’abondance pour les actionnaires, propriétaires des entreprises. La meilleure recette pour sauvegarder et augmenter sans cesse les profits repose encore, in fine, sur la hausse du taux d’exploitation de la force de travail (physique et intellectuelle). Les profits ont repris assez vite de belles couleurs, mais à quel « prix » pour les salarié.e.s. L’urgence d’une réduction collective et radicale du temps de travail s’impose pour stopper les dégâts humains liés à cette flexibilité du travail à outrance, pour prendre à bras le corps  le mal-être au travail et les souffrances professionnelles, ce grand fléau du XXIème siècle. A l’évidence, c’est un combat anticapitaliste.

Partage du travail, réduction des rythmes de travail

Pourquoi les gains de productivité, liés aux nouvelles technologies, mais aussi à l’intensité du travail, se traduisent-ils par davantage d’exclusion, de précarité, au lieu de servir à réduire le temps de travail contraint, à ouvrir l’embauche, à partager le travail, à réduire le rythme de travail ? Dans nos sociétés hautement développées technologiquement, deux à trois heures de travail par jour suffiraient sans doute amplement pour produire les biens et les services dont nous avons réellement besoin. Dans la Lettre à mes petits-enfants, publiée en 1930, John Maynard Keynes, loin d’être un économiste marxiste, préconisait, « dans les pays de progrès », pour éviter « le chômage technologique », la réduction de la journée de travail à 3 heures et les 15 heures par semaine. Ce questionnement et cette réflexion renforcent la légitimité de la réduction collective du temps de travail (RCTT). Ici aussi, c’est le mode de production capitaliste qui fait barrage à ces légitimes aspirations. La RCTT s’inscrit dans une opposition frontale aux intérêts des détenteurs  du pouvoir économique.

Qui doit payer la RCTT ?

Les milieux patronaux hurlent au loup lorsqu’ils entendent parler d’une RCTT sans perte de salaire. Tout au plus daignent-ils accorder une ridicule aumône aux organisations syndicales, qui réclament actuellement une augmentation décente des salaires. Le « coût du travail », le « coût salarial » serait trop élevé. Voilà bien une dénomination, relayée par le pouvoir politique et des experts en économie, qui fait passer l’idée que, non seulement ce sont les patrons qui « donnent »  du travail, mais que cela leur coûte ! Une opération vérité aura vite fait de montrer que le salaire correspond plus ou moins à une demi-journée de travail, que l’autre partie, c’est du travail forcé, non payé, une plus-value source des bénéfices pour les entreprises et de dividendes pour leurs propriétaires que sont les actionnaires. Ainsi, la « souffrance au travail » et le vol, en quelque sorte, de la plus-value réalisée sur la (sur)exploitation de la force de travail servent surtout à alimenter et  booster la fortune d’une infime couche de rentiers, en l’occurrence les actionnaires des grandes sociétés.

Alors, qui doit payer la RCTT ? En 2016, la CNE a répondu à cette question : c’est aux actionnaires de payer, surtout en ce qui concerne les multinationales[5]. « Un des faits  les mieux établis par les économistes au cours des dernières décennies est que les profits ont considérablement augmenté, mais que l’investissement a fortement chuté (…). Ainsi, les entreprises ont utilisé leurs profits pour rémunérer de plus en plus grassement leurs actionnaires. Un véritable gaspillage des ressources de l’entreprise »[6]. On assiste donc, chez les actionnaires des grandes entreprises, les multinationales, à une captation de richesses illégitime. Ce n’est donc  pas une baisse des dividendes distribués aux actionnaires rentiers qui pourrait mettre en péril la fameuse « compétitivité ».

La RCTT sans perte de salaire permettra aussi aux travailleurs à temps partiel, surtout des travailleuses, d’augmenter leurs revenus : « Elle permet mécaniquement aux travailleuses à temps partiel de se rapprocher du temps plein. En effet, un horaire de 19 heures par semaine rapporterait plus si la référence à temps plein passait de 38 heures à 32 heures. Un mi-temps deviendrait presque un 2/3 temps. Le salaire horaire augmenterait »[7].

Changer le rapport de force, unité dans la lutte !

Ces dernières décennies, les plans de licenciements, de fermeture, y compris d’entreprises performantes ont suscité des mouvements essentiellement défensifs, s’orientant très vite vers des mesures sociales pour limiter « la casse ». Des plans sociaux supportés largement par la collectivité, notamment via la sécurité sociale. En février 2017, le gouvernement fédéral Michel faisait passer une loi sur « le travail faisable et maniable » : travailler plus, plus longtemps, de manière plus flexible, dans des contrats de précarité accrue. Faire reculer le gouvernement aurait nécessité, à coup sûr, l’organisation d’une mobilisation et d’une lutte interprofessionnelle unitaire. Elle n’a pas eu lieu. On s’est égarés une fois encore dans l’impasse stratégique d’une « concertation sociale » imaginaire.

Pour toutes les raisons évoquées, la revendication d’une réduction radicale et généralisée du temps de travail fait partie d’un combat urgent et d’actualité[8]. C’est aux militant.e.s du mouvement syndical qu’il revient de susciter le débat, de proposer et impulser les moyens les plus efficaces pour porter cette revendication. Une revendication qui a le précieux avantage de susciter l’unité la plus large possible entre les salarié.e.s de tous les secteurs, du privé et du public, soumis fondamentalement à la même surexploitation de la force de travail et, d’une manière ou d’une autre, au stress, à la pénibilité, à la dégradation des conditions de travail. La conquête du temps libre, disposer de plus de temps gagné sur le cycle de l’exploitation, de l’aliénation, c’est se donner le temps et les moyens de débattre, de décider collectivement et d’arbitrer les choix qui touchent non seulement à nos conditions de travail, mais plus largement à nos conditions de vie.

[1] François Brabant, 32 heures, malaise à gauche, in le Vif/l’Express, n°2, 15/01/2010

[2] Denis Horman, « Leurs profits…Nos vies », Ed. Couleur Livres, 2021

[3] Ibid.

[4] Martine le Garroy (CNE), interview dans le Vif/l’Express, 16/01/2020

[5] CNE, La RTT, de l’utopie à la réalité, travailler moins pour travailler tous et vivre mieux. Périodique trimestriel avril-mai-juin 2016

[6] Ibid.

[7] CEPAG, La semaine des 4 jours en 32 heures, Le partage ou la barbarie.

[8] Horman, op.  cit.