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« La santé mentale, c’est aussi maintenir la dimension collective de la société »

Propos recuillis par  Magali Verdier
CIEP-MOC Bruxelles

La crise sanitaire a révélé l’importance de la santé mentale. Quels ont été les impacts sur les personnes ? Quels enjeux cela révèle-t-il ? En quoi cette question fait-elle écho au au travail en éducation permanente porté par nos organisations ? Frédérique Van Leuven, psychiatre à l’équipe mobile de crise dans la Région du Centre et au Centre Psychiatrique Saint-Bernard Manage nous fait partie de ses réflexions sur base de son expérience de terrain.

Mouvements : pourriez-vous nous décrire quels sont les enjeux de la santé mentale et comment ils se sont révélés pendant la crise sanitaire ? 

Frédérique Van Leuven : La santé mentale est une notion qu’il faut aborder avec précaution. D’abord, on ne peut la dissocier de la santé sociale ni de la santé physique. On sait bien que les problèmes sociaux sont les plus gros pourvoyeurs de problèmes de santé mentale, et c’est bien le risque principal de cette crise, c’est qu’elle a déjà fait basculer nombre de personnes dans la précarité et que cela risque de durer. Les problèmes de santé physique altèrent aussi notre mental et les maladies de longue durée affectent aussi l’entourage. Ici on a vu apparaître des situations de crise quand des soins essentiels (chirurgie d’un cancer par exemple) ont été reportés, et aussi dans la difficulté à organiser des cérémonies de deuil si importantes.

Au début de la pandémie, on a très peu parlé de la santé mentale. J’ai vu soudain ce mot dans la bouche d’un ministre, Pierre-Yves Jeholet, lorsqu’il a dit qu’il fallait ouvrir les commerces pour la santé mentale des gens et qu’il voulait éviter des suicides. Propos que j’ai retrouvés  par la suite chez d’autres politiques. Cette instrumentalisation politique de la santé mentale me semble extrêmement dangereuse. C’est un problème d’une complexité énorme, on ne peut pas le réduire à une simple équation « santé mentale = déconfinement », ou « aller chez le coiffeur c’est de la santé mentale ». Mais les professionnel.le.s de la santé mentale ne demandent pas le déconfinement ! Les gens ne vont pas mieux quand il y a des pics de décès, qu’on retarde ses soins et qu’on vit des situations humainement terribles ! La question ne doit pas se réfléchir en termes dichotomiques, « rester ouvert ou fermé », ou « travailler en présentiel ou en distanciel ». Il faut pouvoir combiner, s’organiser, inventer pour maintenir des services essentiels tout en prenant les précautions nécessaires, il faut pour cela prendre en compte beaucoup de facteurs.

La définition officielle de la Santé Mentale par l’Organisation Mondiale de la Santé pose elle-même le problème que nous rencontrons : « C’est un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et d’une manière productive et d’être en mesure d’apporter à la Communauté. » C’est une définition qui pose trois problèmes au moins.

D’abord, vous voyez à quel point ces définitions comportent des mots comme « Chacun », c’est le problème de l’individualisation de la santé, « ma santé mentale, ma responsabilité » ou « faire face aux difficultés normales de la vie », il y est question de la résilience, c’est bien d’avoir du ressort mais ça ne prend pas en compte les conditions de vie des personnes. Il y a aussi « travailler avec succès, de manière productive », qui fait appel à la notion de travail rémunéré, alors que vous voyez la place que prennent les aidant.e.s proches pendant cette pandémie, c’est énorme à quel point souvent des femmes ont dû pallier au manque de personnel. La définition OMS de la santé mentale est bien dans une logique capitaliste, à chacun.e de créer son bonheur. La réalité est toute autre… Une étude de l’université de Gand souligne que 27% de personnes sont insatisfaites et malheureuses au travail, c’est plus d’une personne sur quatre. L’INAMI a constaté que 20% de la population active est en maladie et ne peut plus travailler, cela pose un tel problème de contrôles qu’en décembre 2020, il y a eu une décision du Conseil médical de l’invalidité (qui comprend des médecins de l’INAMI et des Mutuelles), ils ont décidé de laisser tomber les contrôles pour 20 000 personnes, notamment celles qui sont en invalidité depuis plus de 10 ans. La notion de collectif comme pilier de la santé mentale est donc « oubliée » dans cette définition.

Le deuxième problème de cette définition, c’est qu’elle est une notion qui se réduit aux apparences. Je me souviens d’une patiente qui travaillait 18 heures/jour et était très reconnue par ses clients, elle présentait pourtant un délire pananoïaque, elle souffrait clairement d’une maladie mentale mais correspondait exactement à une personne en bonne santé mentale ! Au cours de cette crise, je constate souvent que les personnes les plus complotistes se portent le mieux… face à un danger complexe et imprévisible, elles ont l’explication, l’ennemi et la solution ! Mais on voit aux USA ce que provoquent sur le plan collectif les théories du complot… Pour en revenir à la maladie mentale, il faut donc comprendre qu’à nouveau c’est le collectif qui peut y remettre un peu de santé… Dans l’hôpital de jour où je travaille, j’ai des patient.e.s qui ont des pathologies lourdes et qui sont venu.e.s depuis le début de l’épidémie, nous avons toujours accueilli entre 8 et 18 patient.e.s en fonction de la taille des locaux et de la gravité de l’épidémie. Dès le début de la première vague, on a fait des ateliers de masques, il faut se rappeler qu’à la 1ère vague on n’avait pas de masques, les hôpitaux psychiatriques ont été les grands oubliés de la crise sanitaire. Les patient.e.s se sont mis.es à faire des centaines de masques pour les familles, les professionnel.le.s. On était ensemble, on a partagé énormément de choses, on a partagé des émotions. On a tou.te.s eu le sentiment d’être actif.ve.s dans un moment terrible. On a participé à contribuer à la communauté. Et donc, tout ça c’est de la santé mentale.

Enfin, c’est un peu subversif, mais dans mon boulot, je m’inquiète bien plus pour les personnes qui respectent les consignes à la lettre, ce sont parfois ces personnes qui vont le plus mal. Un collègue m’a parlé d’un couple de personnes âgées qui sont restées au lit pendant 3 mois, ils avaient compris que le confinement c’était rester au lit. Il y a des gens qui sont restés enfermés, qui n’osaient plus du tout sortir de chez eux… Savoir adapter les règles à ses possibilités et à ses responsabilités, cela fait partie pour moi de la santé mentale. On sait bien que les règles ne peuvent s’appliquer de la même façon en banlieue aisée ou dans des maisons sans jardin où on vit à huit avec une salle de bains… Il faut parfois choisir la désobéissance quand on est face à des dilemmes éthiques, je pense à la non-assistance en personne en danger pour certain.e.s jeunes par exemple, en complet décrochage…

Quelles conséquences avez-vous pu observer dans votre pratique ?

FVL : Le plus frappant dans notre hôpital, ça a été l’augmentation des mises en observation. C’est une hospitalisation sous contrainte du Procureur ou du Juge de Paix. Pour cela, il faut avoir une maladie mentale, il faut être dangereux pour soi-même ou pour les autres, il faut refuser les soins et ne pas avoir d’autre alternative. Dans ce cas, c’est la police qui vient chercher le/la patient.e, qui l’accompagne jusqu’à l’hôpital. C’est très violent même si c’est parfois nécessaire. Bien souvent les patient.e.s ne se souviennent même pas de l’enchaînement des choses tellement c’est traumatisant. Et bien, dans notre service à Manage, on a eu au mois d’avril et de mai 2020 une augmentation de 50% de mises en observation. C’est énorme. Et on vient d’avoir les chiffres pour l’année c’est 41%  pour toute l’année.  Ce qui s’est passé c’est que tous les services de première ligne ont fermé, je les étends au services de proximité en général.  Les médecins n’allaient plus à domicile rendre visite aux patients. Les consultations psychiatriques et psychologiques étaient interrompues. Il y a des patient.e.s qui ont besoin d’une injection chaque mois et qui avaient besoin de l’aide des CPAS qui  n’étaient plus accessibles en présentiel. Il faut bien se débrouiller sur Internet pour accéder à cette aide. Or dans notre région, il y a pas mal de gens qui n’y ont pas accès, même financièrement, les points Wi-Fi avaient fermé. Je peux vous donner un exemple, il s’agit d’une dame âgée de 86 ans qui a été mise en observation et qui n’avait rien à y faire… Son infirmière avait changé, elle refusait de prendre ses médicaments pour son asthme et elle a commencé à délirer, la Vierge lui donnait la solution au Covid… Ce qui a fait basculer cette dame âgée qui vivait seule et passait son temps devant la télé (rappelez-vous les infos particulièrement anxiogènes), c’était l’arrêt des visites de sa famille, des aide-ménagères et de son médecin. Je ne mets pas en cause les aides ménagères bien sûr, mais je pense que leur travail est parfois « de première nécessité » et qu’avec un bon encadrement, une bonne gestion préventive par les services responsables et un équipement correct, il aurait été possible qu’elles poursuivent leur travail dans certaines situations de ce genre.

Au vu de tout cela, quels liens voyez-vous avec le travail d’éducation permanente ?

FVL : Pour moi, l’éducation permanente est un secteur essentiel en temps de crise sanitaire. Il y a un travail majeur d’accompagnement auprès des publics vulnérables qui était nécessaire… Discuter de l’application des règles sanitaires, de leurs impasses, déconstruire les théories complotistes, aller contre les « fake news ». Il y a une toute une population qu’il faut écouter, sensibiliser, auprès de laquelle il faudra rester présente, pensez aussi aux maisons de jeunes. Et voilà que l’éducation permanente se ferme au présentiel, donc à une partie de son public… Il y a une petite structure d’EP à la Louvière, près de chez nous. Lorsqu’il y a eu le déconfinement, les personnes venaient pour avoir un petit coup de main pour l’Internet, un recommandé, partager les petites choses essentielles, les sandwichs étaient bienvenus pour certains… Il y avait beaucoup de détresse et un réel soutien de première ligne. Et puis ils ont dû refermer… La situation est bien sûr complexe, une responsable me disait « Comment veux-tu que j’envoie des travailleuses sur le terrain lorsqu’elles sont mères seules et doivent garder leurs enfants car les écoles sont fermées ? ». Mais j’entendais la détresse de certaines travailleuses de terrain qui ne supportaient pas de laisser les gens à l’abandon.

Par ailleurs, l’éducation permanente, c’est ce qui permet de porter la parole des gens dans les lieux de pouvoir, comme celles des patient.e.s en contact avec les Mutuelles, les jeunes, les syndicalistes… Et c’est ce qui manque cruellement dans la gestion politique de cette pandémie qui s’effectue de manière autoritaire, sans nuances, sans s’adapter à la situation des gens… Là où ils se sont trouvés complètement isolés, l’éducation permanente aurait pu organiser, structurer et faire remonter leur parole. Le travail de groupe en présentiel est tout à fait possible, pourvu que l’on dispose de locaux suffisants, que l’on soit bien informé.e et qu’on dispose du matériel nécessaire. On peut tenir compte des situations individuelles des travailleur.se.s, de leur situation de santé et familiale, de leurs désirs aussi.

Je me suis demandé s’il n’y avait pas une certaine ambivalence dans ce secteur… Voulait-il être reconnu comme essentiel ou non ? L’argument avancé était la protection du personnel, c’est évidemment un pré-requis indispensable, mais pour moi, la santé mentale en temps de crise, c’est justement de pouvoir trouver des solutions dans la complexité, d’être créatifs, de rester sur le terrain, de sentir que son travail a du sens, de maintenir la dimension collective dans une société. Tout comme la culture, priver une société de cela, c’est une régression majeure.