1

« Bruxelles, entre mondialisation et dualisation sociale »

Par Christian Vandermotten,
Professeur ordinaire émérite, ULB
Président de la Société Royale Belge de Géographie

Il y a longtemps maintenant que Bruxelles n’est plus une grande ville industrielle. La désindustrialisation de la capitale, entamée durant les années 1960, n’est aujourd’hui pas loin d’être totale : moins de 3 % des actif.ve.s travaillent encore dans l’industrie manufacturière ; encore, s’agit-il pour 62 % d’entre eux d’employé.e.s, occupé.e.s pour beaucoup dans des sièges sociaux. Seuls 7 % des ouvrier/ère.s occupé.e.s à Bruxelles travaillent dans des activités manufacturières ; les autres sont actif.ve.s dans des activités de services privés ou publics (les garages, l’eau, le gaz, l’électricité et la gestion des déchets), la construction et, en majorité, le tertiaire. La seule grande cheminée qui fume encore dans le ciel bruxellois est celle de l’incinérateur des ordures de Neder-over-Hembeek. Bruxelles est devenue une grande ville du tertiaire, en particulier du tertiaire international, avec une forte intégration dans les réseaux mondiaux, à l’interface entre la décision économique finale, qui échappe largement à la Belgique, et la sphère politique européenne. La structure économique de Bruxelles s’apparente à celle de Washington. Parmi les salarié.e.s bruxellois.e.s et en tenant compte des fonctionnaires internationaux, 32 % travaillent dans l’administration et l’enseignement, 9 % dans la finance, les assurances, l’immobilier et 13 % dans le commerce et la logistique. Cette tertiarisation massive (8,6 % seulement du PIB bruxellois provient encore de l’industrie, au sens large, et de la construction) se rencontre aussi dans les autres grandes métropoles européennes (et mondiales), mais elle est particulièrement forte à Bruxelles, presque au niveau des plus grandes villes globales comme Londres (8,3 %) et Paris (5,6 %).

Pendant le même temps, la population bruxelloise s’est très largement renouvelée. La baisse de la population d’environ 127 000 personnes entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1990 a été de pair avec l’effondrement de la classe ouvrière historique, qui était bien encadrée par les réseaux du monde du travail dans les plus grandes entreprises, et un départ massif des classes moyennes vers une périphérie non intégrée dans l’espace politique bruxellois. La forte croissance de la population à partir du milieu des années 1990 (de 948 000 en 1996 à 1 205 000 en 2018) ne correspond pas à un arrêt de l’émigration de ces classes moyennes, mais à une immigration massive depuis l’étranger, du fait à la fois de l’arrivée d’une population européenne aisée et d’une immigration de populations pauvres extra- européennes (ou intra-, en provenance d’Europe centrale et orientale). Cette immigration rajeunit fortement la population bruxelloise, ce qui a à son tour un impact sur la natalité, maintenant de loin la plus forte du pays (15,0 pour mille, pour une moyenne nationale de 10,8), d’autant que la fécondité bruxelloise est plus forte (1,82 enfants par femme au lieu de 1,68 en valeur nationale en 2016, du fait d’une proportion plus élevée de mères d’origine étrangère). Ce rajeunissement impacte aussi la mortalité (7,6 pour mille à Bruxelles pour une valeur nationale de 9,5).

L’addition de ces évolutions économiques et démographiques est à la base, en conjugaison avec l’exclusion de la périphérie métropolitaine du cadre régional, des principales problématiques bruxelloises.

Le départ des classes moyennes, ainsi que l’arrivée simultanée d’immigrés pauvres et aisés, les premiers générant des ménages de taille supérieure à la moyenne bruxelloise, les seconds souvent isolés, entraînent en bilan une paupérisation relative de la population bruxelloise, tant par rapport à la moyenne nationale que par rapport à la périphérie. En 1967, le revenu moyen des Bruxellois était de 49 % supérieur à la moyenne belge (de 13 % en périphérie) ; en 1995, le revenu des Bruxellois est passé à 7 % sous la moyenne belge et en 2015 à 22 % ! En périphérie, on est à 19 % au-dessus de la moyenne belge en 1995 et à 15 % en 2015. Ces mouvements ajoutent aussi leurs effets aux dérégulations néo-libérales pour accroître les inégalités sociales à l’intérieur de la Région (encore ces disparités sont-elles sous-estimées par le fait que les fonctionnaires internationaux échappent à l’impôt belge – et que les revenus sur le capital, moins imposés et plus aisément dissimulés, sont proportionnellement plus importants chez les personnes les plus aisées) : la tension entre les revenus des 20% les plus riches et des 20% les plus pauvres de la population (imposable) bruxelloise était de 1 à 16,0 en 2015 contre 1 à 12,8 en 2005, alors que cette tension est restée contenue entre 11,6 et 11,8 en moyenne belge. Cela se traduit aussi dans l’évolution des disparités de revenu moyen entre les communes bruxelloises : l’écart entre le revenu moyen des habitants des 4 communes bruxelloises les plus riches et celui des 4 communes les plus pauvres était de 1,77 en 2015 au lieu de 1,68 en 1991 et en 2005.

Les navetteurs provenant du reste du territoire national représentent un peu moins de la moitié de la main-d’œuvre occupée à Bruxelles. Ils n’y paient donc pas d’impôts mais en utilisent quotidiennement les infrastructures, financées pour l’essentiel par les ressources insuffisantes de la Région, du fait de sa base fiscale limitée, malgré quelques transferts issus du niveau fédéral (Beliris) ou ceux des Communautés (entre autres pour l’enseignement, mais on sait les difficultés financières de la Communauté Wallonie-Bruxelles). Dans le même temps, les besoins sont criants en matière par exemple de mobilité et d’éducation, deux domaines où Bruxelles est aussi une fournisseuse nette de services au reste du pays.

Les évolutions économiques et socio-démographiques expliquent aussi le niveau structurellement élevé du chômage bruxellois (15 % de la population active de 15 à 64 ans en 2017, pour une moyenne belge de 7,1 %), en particulier celui des jeunes (33,2 % des actifs de 15 à 24 ans, contre 19,3 % pour l’ensemble de la Belgique). Ceci ne vaut que pour la Région elle-même, alors qu’en revanche les taux de chômage sont bien plus faibles dans la périphérie métropolitaine. Ce chômage élevé s’explique à la fois par le versant de l’offre et par celui de la demande.

Au niveau de l’offre, Bruxelles fournit un très grand nombre d’emplois, mais il s’agit pour une grande part d’emplois fortement qualifiés. En outre la croissance économique bruxelloise est moins forte et moins génératrice d’emplois que dans le reste de la Belgique et que dans la périphérie métropolitaine : seules s’implantent préférentiellement dans la capitale les fonctions de forte qualification, avec de hauts niveaux de productivité, qui ont un besoin impératif de s’installer dans des localisations très centrales, au cœur des réseaux de relations qui les nourrissent – et qui sont prêtes pour cela à supporter les charges élevées de l’immobilier de bureau et des encombrements quotidiens.

À l’opposé, la demande de travail bruxelloise est gonflée par une croissance démographique dynamique, avec une population plus jeune qu’ailleurs et un pourcentage élevé de personnes peu qualifiées, issues de milieux peu favorisés d’origine étrangère, qui ne répondent pas aux exigences de postes de travail très qualifiés du secteur tertiaire. Il en résulte évidemment un chômage considérable, dont la géographie reproduit celle de la dichotomie des revenus entre les communes orientales et occidentales de la capitale, en particulier le « croissant pauvre » qui entoure le pentagone historique du nord au sud, par l’ouest. Ce niveau de chômage est accentué encore par des inégalités d’accès à l’emploi, à diplôme égal, entre travailleurs d’origine belge ou immigrée. Ces constats rendent impératifs un investissement résolu dans l’amélioration de l’enseignement à Bruxelles – et pas seulement dans la formation technique qui ne produit souvent qu’un effet d’aubaine profitant aux employeurs, même s’il est vrai que les plus qualifiés ont plus de chances de décrocher un emploi. Ils exigent aussi de porter une attention aux secteurs d’activité employant beaucoup de Bruxellois peu qualifiés, y compris dans les services publics, mis à mal par les politiques de restriction budgétaire : santé, mobilité, horeca, services d’aide aux personnes et d’encadrement social en tous genres.

Une autre conséquence de l’internationalisation de la ville et de la mutation du modèle économique bruxellois est la hausse du prix du logement, qui s’accélère à partir de 2004 par rapport aux niveaux belges et de la périphérie, ce qui contribue évidemment à son tour à chasser de la ville les classes moyennes (et aussi depuis quelques années les populations d’origine immigrée en voie d’ascension sociale), soit à nouveau à freiner la croissance de la base fiscale de la capitale. Les promoteurs tendent même aujourd’hui à préférer le logement (aisé) au bureau, dont les stocks sont suffisants, voire développent la conversion d’anciens bureaux en logements. Cela se produit alors même que le stock de logements sociaux est extrêmement réduit, de l’ordre de 8 % du stock de logements bruxellois, avec des listes d’attente sur lesquelles le nombre de demandeurs est plus élevé que celui des personnes bénéficiant aujourd’hui d’un tel logement ! La Région marque pourtant peu d’enthousiasme à créer de nouveaux logements sociaux, préférant, en avançant l’argument fallacieux de la promotion de la « mixité »,  favoriser l’aide au logement dit moyen, mais en fait d’un coût exagéré pour les populations les plus démunies. Elle espère grâce à cela fixer quelque peu les classes moyennes, pour renforcer ainsi sa base fiscale et réduire d’autant les coûts sociaux.

Les réactions politiques aux mutations présentes, qui accentuent les dualisations sociales dans la ville, restent d’ampleur très limitée.

Dans la seconde moitié des années 1960, les atteintes à la ville, nées alors de la conjonction des actions des promoteurs immobiliers de bureaux, des grands travaux en faveur du tout à l’automobile et des conceptions fonctionnalistes des pouvoirs publics, avaient donné lieu à des réactions fortes. Des alliances s’étaient nouées entre les classes populaires de souche encore fortement organisées, soit au niveau syndical, soit sur le terrain local – pensons à l’action de l’abbé Vanderbiest – , des fractions de gauche alternatives (le parti communiste, la gauche chrétienne, etc.) et des comités d’habitants dominés par les classes moyennes, avec certains relais politiques comme au sein du FDF (par exemple l’échevin d’agglomération Serge Moureaux). Cette alliance était parvenue à imposer le plan de secteur de 1979, comportant l’arrêt de toute nouvelle construction de voies rapides urbaines et l’introduction de la notion de mixité, qui signifiait alors la volonté – qui apparaît a posteriori avoir sans doute été illusoire et passéiste – de maintenir l’activité industrielle, ou à tout le moins artisanale – au cœur du tissu urbain. Bruxelles était alors citée en exemple comme la ville aux cent comités de quartier, avec lesquels le pouvoir politique devait compter.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. Les autorités régionales se sont converties à la mondialisation néo-libérale, à la promotion de « pôles de développement » de niveau international, aux rénovations de prestige. Les actions au niveau des quartiers sont devenues plus des prétextes à une gentrification assumée qu’elles ne sont centrées sur le développement social local. La notion de « mixité » reste mise en valeur, mais elle a changé de sens : elle signifie aujourd’hui développer des îlots résidentiels de luxe, ou à tout le moins implanter des classes moyennes aisées, dans les quartiers pauvres. En témoignent les opérations le long du canal. En termes esthétiques ou environnementaux, ces opérations peuvent certes apporter des résultats spectaculaires, mais cela se fait sans égard aux impacts sociaux et aux conséquences de ces politiques sur les prix immobiliers. En réaction, les alliances politiques du passé n’existent plus : les classes populaires traditionnelles ont progressivement disparu et ce qu’il en reste développe peu de solidarités avec les populations d’origine immigrée, sans attaches urbaines profondes, moins intégrées au niveau politique et syndical ; les classes moyennes urbaines historiques, affaiblies par l’exode vers la périphérie d’une large partie d’entre elles, se retrouvent dans les objectifs de la Région : ceux-ci valorisent leur patrimoine immobilier et « améliorent » leur cadre de vie ; les jeunes intellectuels et les populations aisées internationales, parmi lesquels les isolés sont nombreux, aiment une ville plus « branchée », plus culturelle, plus festive.

La question de la construction de nouvelles alliances, de la clarification de nouveaux objectifs progressistes, se pose avec acuité, si l’on ne veut pas évoluer vers une ville en tensions sociales accrues, ou alors qui aura expulsé ses pauvres vers l’extérieur, comme l’a fait Paris avec ses cités-ghettos reportées en périphérie.

Pour en savoir plus, en livre de poche : Christian Vandermotten, Bruxelles une lecture de la ville, ULBire, Editions de l’Université de Bruxelles, 233 p., 9 €