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Grève des soignants: Pour combattre la pandémie, une politique sociale est indispensable

Le MOC Bruxelles et ses organisations constitutives (CSC, Mutualité chrétienne, Vie Féminine, Equipes populaires et JOC) soutiennent les mobilisations syndicales du 6 et 7 décembre prochain. En effet, nous considérons que la mobilisation interprofessionnelle pour les salaires et les libertés syndicales, et celle du secteur de la santé contre les sanctions et la stigmatisation du personnel soignant qui mettent à mal des équipes déjà en sous-effectif chronique font partie de la lutte contre la pandémie. Par leur action, les travailleuses remettent au centre du débat non pas la vaccination – un des outils essentiels de la lutte contre le virus – mais les enjeux d’une santé réellement publique et accessible. Sans prendre en compte les enjeux démocratiques et sociaux, en recourant à une politique répressive et en individualisant les responsabilités, on risque non seulement de saboter la lutte contre le virus mais aussi de continuer à paver la voie à une extrême droite de plus en plus présente et agressive.   

Nous ne pouvons pas rester indifférents face à la situation sociale et sanitaire dans le pays et à Bruxelles en particulier. La Région bruxelloise est la région qui a subi le plus durement les conséquences de la pandémie de Covid19 depuis bientôt deux ans. Région avec les plus faibles moyens et une population précarisée, elle a été proportionnellement plus fortement touchée par le nombre de décès, près de 3600 à ce jour, mais également par l’impact économique et social de la crise.

Notre région est également la moins vaccinée du pays, avec à peine 58% de la population doublement vaccinée. A plusieurs reprises depuis deux ans, les classes populaires de Bruxelles ont été stigmatisées par des dirigeants politiques ou commentateurs. Il semble plus simple à certains responsables d’accuser les victimes et de manier le bâton que de remettre en question leur bilan désastreux, non seulement des deux dernières années, mais également des dernières décennies d’austérité et de politiques néolibérales. Alors que nos contrats sont de plus en plus précaires, nos salaires sont bloqués depuis plus de dix ans et nos libertés syndicales sont attaquées, nos services publics, nos écoles, nos soins de santé, nos maisons de repos, nos logements, ont été maltraités, marchandisés et dégradés, en particulier les services de première ligne dans les quartiers populaires. Dans un contexte de précarité accrue, l’accès aux soins est donc limité par l’absence de rapport de confiance et d’éducation à la santé mais aussi par le coût qu’il représente, aboutissant à des reports de soins qui influent à leur tour sur les autres facteurs.

Les gouvernements ont failli par une communication et une gestion contradictoires et dangereuses, notamment sur la question des masques que nous n’avons pu porter qu’après la mort de milliers de personnes, en particulier les travailleur.se.s en première ligne, dans la santé, le nettoyage, les livraisons, la grande distribution ou les bus bondés. La gestion de crise a servi et sert toujours d’alibi à un mode de gouvernement quasi autoritaire basé sur la mise en suspens du débat et des institutions démocratiques. Le traitement parfois extrêmement léger des libertés fondamentales inquiète aussi à l’image de la rupture de la confidentialité des données par la plateforme Bruvax. Ceci renforce la perception – mais aussi le risque réel – d’une gestion de crise dominée par l’amateurisme et des intérêts autres que l’intérêt commun.

Pourtant, la population et les travailleur.euse.s ont fait et font leur part. Quand les soignant.e.s étaient contaminé.e.s pendant la première et la deuxième vague du virus, ils et elles ont dû continuer à travailler. Quand associations et population ont organisé la solidarité matérielle, ils ont dû le faire seuls et parfois au risque d’amendes et de sanctions. Quand les conducteur.rices de la STIB refusaient de reprendre le travail dans des conditions sanitaires dangereuses, ils et elles ont été pointé.e.s du doigt. Quand des travailleur.se.s sans-papiers ont manifesté et fait grève de la faim, ils et elles n’ont reçu que des mots creux. Quand les jeunes se sont mobilisé.e.s pour le climat, ils et elles ont dû constater que la logique de profit prend encore le pas sur les enjeux environnementaux et de santé. Alors que les travailleur.euse.s et la population se mobilisent, le gouvernement De Croo continue dans sa ligne. Le gouvernement impose une marge d’augmentation salariale maximale de 0,4% d’ici fin 2022, alors que l’on prévoit plus de 8% de croissance. Nombre de services sociaux de première ligne n’ont pas les moyens de fonctionner correctement. La poursuite de ces politiques néolibérales, basées sur la responsabilisation et la répression des individus face au démantèlement des pouvoirs publics et des systèmes de protection collective, offrent un boulevard aux courants réactionnaires et d’extrême-droite, partisans de la « loi du plus fort » vis-à-vis du virus. Force est de constater qu’ils ne comptent pas rater l’occasion de diviser la population à leur profit.

Dans ce contexte, la vaccination du personnel de soin est un réel enjeu mais elle ne peut pas servir à cacher la réalité d’un système de santé aux abois. La crise de notre système de soins est d’abord causée par le manque de moyens et de personnel qui sont le résultat de décennies d’austérité. Il est clair que les budgets du secteur de la santé sont insuffisants pour compenser les dégâts du passé auxquels s’ajoute la pression créée par la pandémie. Stigmatiser les soignants en menaçant de renforcer la pénurie de soignants est contreproductif tant en termes de santé publique que pour convaincre la petite part du personnel soignant encore hésitant. Au vu de la dangerosité et de la contagiosité du virus, si le débat sur l’obligation vaccinale pour l’ensemble de la population ne doit pas être un tabou, celui-ci ne peut se faire à n’importe quelles conditions.

Les vaccins sont une chance et un bien commun qui doit être public et accessible à l’échelle mondiale. Ils forment une partie indispensable de la protection collective des travailleur.se.s et de l’humanité, il est de notre responsabilité de le dire et l’expliquer sans la moindre ambigüité. Mais il faut dès lors les traiter comme tel. Il est inacceptable qu’un élément fondamental de la protection de l’humanité soit laissé aux mains de l’industrie dans une logique de profit. C’est injustifiable mais aussi inefficace. Le vaccin doit faire partie d’une stratégie mondiale, solidaire et publique. L’opposition de notre gouvernement et de l’UE à la levée des brevets doit cesser immédiatement.

La santé publique est une question collective et doit être au centre d’un réel débat démocratique transparent et accessible. Pour réussir, la campagne de vaccination doit se faire au plus près de la population et des travailleur.se.s et doit s’accompagner de débats démocratiques à tous les niveaux de la société, de l’entreprise au quartier jusqu’au Parlement. Elle nécessite aussi des réponses sociales cohérentes et d’autres mesures de protection contre le virus : des investissements conséquents dans une vraie politique de santé publique de première ligne et plus largement dans les services publics et la santé au travail, les libertés syndicales, des hausses de salaires suffisantes pour tou.te.s, des emplois de qualité, etc. C’est à ces conditions seulement qu’une réelle appropriation démocratique et sociale des enjeux sanitaires pourra se faire et que l’on pourra non seulement généraliser la vaccination mais plus encore combattre la pandémie et les inégalités inacceptables qui caractérisent notre société aujourd’hui. Pour ces raisons, le MOC Bruxelles soutient les actions et manifestations syndicales appelées par le front commun le 6 décembre en défense des salaires et des libertés syndicales et le 7 décembre pour des investissements dans les soins de santé et contre le licenciement du personnel non-vacciné.




Réflexions personnelles sur l’éducation populaire en situation de crise

Mario Bucci
CIEP

Au cours de la dernière année et demie les personnes engagées dans des activités d’éducation populaire se sont débrouillées pour donner une continuité à leur action, en dépit des contraintes induites par la pandémie et les modalités de gestion de celle-ci, ainsi que des conséquences parfois dramatiques subies par une partie des protagonistes. Le virus a mis à mal le contact et la collaboration entre les personnes. Les choix portés par les pouvoirs publics et certains opérateurs et services publics ont d’une part exposé certaines catégories de travailleurs et de travailleurs à des risques de contamination (et au stress que cela a induit), et d’autre part ont rendu plus difficile sinon impossible l’accès aux services de base et à l’aide sociale pour des parties importantes des milieux populaires.

On peut dire que cette crise a accentué l’œuvre de certains mécanismes constitutifs du système d’accumulation capitaliste : les formes de hiérarchisation – entre groupes sociaux et entre pays – qui rendent progressivement exploitable celles et ceux qui se trouvent aux échelons les plus bas ; et les modalités d’attribution de valeur aux individus, aux fonctions sociales, à la biosphère, aux biens et aux services, qui sont à l’origine de cette pandémie et de ses conséquences les plus néfastes.

Confrontées à cette situation de crise, les organisations d’éducation populaire n’ont pas tardé à réagir. Les instruments théoriques, la proximité avec les classes populaires et les organisations sociales, ainsi que la continuité de financement assurée par les pouvoirs publics, leur ont permis de se mobiliser. Elles ont participé à l’effort d’organisation de solidarités concrètes et immédiates ; elles ont sensibilisé, interpellé, mis de la pression sur les pouvoirs publics et les institutions ; elles ont soutenu des mobilisations sociales.

Deux ont été les facteurs mis en exergue par cette crise qui constituent les conditions nécessaires pour penser l’éducation populaire et qui ont été mis à mal par la pandémie : la sécurité des personnes impliquées, et la possibilité du contact et de la relation entre personnes. Certains groupes se sont retrouvés dépourvus des moyens basiques de survie – l’accès aux moyens de subsistance, l’exposition accrue à la violence, intrafamiliale et institutionnelle, la capacité à se protéger du virus sur le lieu de travail. Ces mêmes groupes ont aussi été coupés des réseaux de solidarité, privés du contact avec les opératrices et les opérateurs des services sociaux de base, contraints à l’isolement. Le conflit entre la soumission aux règles de « distanciation » et la nécessité de devoir les désobéir – en l’absence de mesures appropriées, tant de la part des employeurs que des pouvoirs publics – pour avoir accès aux conditions minimales de sécurité et de relation a été bien présent pour les personnes impliquées dans l’éducation populaire.

Et ce conflit a orienté les priorités. Côté « publics » de l’éducation permanente, la priorité a été la sécurité, la préservation des conditions de survie, ce qui parfois a amené à l’auto-isolement, et parfois a produit des formes d’auto-organisation et même de mobilisation. Côté « opérateurs », les priorités ont été le maintien de contact avec les « publics » et le soutien direct ou au travers de réseaux associatifs à ceux-ci. Le regard politique et critique, toujours présents, ont permis une compréhension des causes et des mécanismes à l’œuvre dans la crise, mais ont eu du mal parfois à se traduire en actions efficaces.

L’action de plaidoyer et de revendication vis-à-vis les pouvoirs publics ont servi à visibiliser les conséquences que la pandémie et sa gestion ont eues sur les milieux populaires et sur les catégories de travailleuses et de travailleurs les plus exposées. Mais confrontées à l’impréparation des interlocuteurs institutionnels, ainsi qu’à la préoccupation de ceux-ci de protéger les classes moyennes et les principaux intérêts économiques, ces actions n’ont pas eu une influence majeure sur les équilibres. Et les conflits sociaux, en réponse à l’exposition de travailleuses et de travailleurs aux risques de la pandémie ont eu du mal – sauf quelques exceptions – à s’organiser et à se manifester, car soumis au chantage de la nature « essentielle » de certaines fonctions sociales.

La capacité à assurer la sécurité, la relation et l’organisation de la mobilisation se sont révélées fondamentales pour l’action d’éducation populaire, et la situation de crise les a mises à mal, tant pour les personnes concernées que pour les « opérateurs ». Au fil du temps, avec l’accès progressif aux dispositifs sanitaires et ensuite aux vaccins la situation s’est partiellement améliorée. Mais les limitations qui sont périodiquement imposées avec le but de maîtriser la pression sur la capacité des structures sanitaires constituent toujours des obstacles à l’action d’éducation populaire.

Quelques questions que l’expérience soulève

Peut-on tirer des leçons, ne fût-ce que sous forme de questionnements ouverts, de l’expérience d’un an et demi de crise ? Déjà on ne sait toujours pas quand la pandémie actuelle sera suffisamment maîtrisée pour permettre une reprise des activités habituelles d’éducation populaire. Mais il faut s’attendre à une augmentation de la fréquence des crises – de nature écologique, économique, sanitaire – qui ont pour effet, entre autres, de limiter la capacité à assurer la sécurité, la relation et l’organisation de la mobilisation. Cet été on a déjà vu les conséquences des inondations qui ont touché principalement les milieux populaires logés au bord des fleuves susceptibles de déborder.

Les crises ont des impacts différentiels selon les hiérarchies de classe, de genre et de race, et cela pose des problèmes de fond à l’éducation populaire. Car les « solutions » ont aussi des impacts différentiels. L’expérience récente a montré que si d’un point de vue théorique nous avons les capacités critiques pour comprendre ce qui s’est passé – d’où vient la crise, quelles en sont les victimes, quels risques l’après-crise présente pour les classes populaires – d’un point de vue de l’organisation d’une réponse à la crise nous ne sommes pas préparés. Même si on peut être fier de la capacité de réponse immédiate, il faut se demander si on a été à la hauteur des enjeux et des souffrances.

Le recours au numérique, comme moyen pour maintenir un contact en respectant la distanciation sociale a été une réponse assez généralisée, aux effets très variés. D’une part, le numérique des applications de communication a permis aux personnes de maintenir le contact et de s’organiser. D’autre part, la numérisation de l’accès aux services et même les tentatives de transformer des activités d’éducation populaire – formations, ateliers de réflexion, etc. – en activités en ligne ont montré la portée de la « fracture numérique », mais aussi l’impossibilité de numériser les sentiments de solidarité, d’engagement, de fureur politique. Même en admettant la possibilité de prendre des mesures destinées à réduire la fracture numérique, le fonctionnement en ligne ne permet pas de faire une éducation populaire visant la constitution de sujets collectifs capables de se mobiliser. Il faut donc s’interroger quant à l’utilisation la plus appropriée et, donc, limitée du numérique, en sachant aussi que le fonctionnement de ces outils dépend d’infrastructures qui pourraient ne plus fonctionner ou être disponibles ou être utilisées à des fins de contrôle en cas de crises de nature autre qu’une crise sanitaire.

L’action de plaidoyer et de revendication – indispensable au moins pour donner de la visibilité à l’existence de groupes exclus ou pénalisés ou oubliés par les mesures de gestion de la crise – a montré que dans des situations de crise les institutions publiques n’ont pas ou ne se donnent pas la capacité de répondre à la crise vécue par les classes populaires. Une réponse efficace est venue de l’organisation du secteur associatif qui s’est mobilisé en mutualisant les différentes compétences, capacités et ressources. Cela vaudrait donc la peine de réfléchir, dans la perspective de nouvelles crises, à l’opportunité de structurer et de renforcer cette capacité de réponse d’en bas, et d’en faire un axe de travail qui vise à faire évoluer les organisations de l’éducation populaire. Un peu sur le modèle d’organisations et de pratiques dans de nombreux pays du Sud du monde, qui sont plus habituées à agir dans des situations de crise.

L’éducation populaire ne peut pas exister en dehors de l’espace public : celui-ci est même constitutif de l’éducation populaire. Or, une crise systémique tend à limiter l’accès à l’espace public, et les institutions n’hésitent pas à mettre des limites à la démocratie pratiquée comme mal mineur en comparaison à d’autres conséquences de la crise. Dans l’expérience récente, la limitation de la diffusion du virus et des conséquences de cela sur les services sanitaires ont été la priorité qui justifie les restrictions – sélectives – à la possibilité de se réunir avec une finalité politique. Sans sous-estimer la nécessité de se protéger du virus (un aspect de la sécurité évoquée plus haut), il faut admettre que la gestion de la crise sanitaire doit stimuler la réflexion des acteurs de l’éducation populaire par rapport à la suspension de l’accès à l’espace public. Peut-on accepter la mise en concurrence entre la sécurité et la démocratie ? Les organisations d’éducation populaire devraient-elles considérer le recours à la désobéissance civile, tout en se donnant la capacité d’assurer la sécurité des personnes impliquées ?

Ce genre de questionnements semble incontournable si on veut maintenir une capacité renouvelée à un agir collectif et critique, sans se limiter à des solutions faciles ou rester prisonnier de l’illusion d’un retour à la « normalité ».




Entre réel et virtuel, toutes les souris ne dansent pas

Par Laurence Delperdange
Chargée de projet aux Équipes Populaires

Ces derniers mois nous ont obligés à vivre enfermés. Pour la plupart d’entre nous, cette situation inédite a entraîné des difficultés à la fois émotionnelles (nous étions privés des rencontres, des échanges qui font du bien) et matérielles. Si certains étaient déjà très habitués à tirer leurs sources d’informations via Internet ou pratiquaient déjà largement une communication « virtuelle », d’autres n’ont pu, faute de connaissances et d’expérience, recourir à ces modes d’échanges. Ils se sont donc retrouvés enfermés, sans aucune fenêtre ouverte virtuellement sur l’extérieur.

Les personnes que nous rencontrons dans les projets menés dans nos régionales manifestent souvent que les discussions auxquelles elles participent lors de ces rencontres sont pour elles, une manière de découvrir d’autres points de vue, de mieux connaître des enjeux de société, de partager des idées. Lors du confinement, nous avons donc voulu poursuivre, par écran interposé, ces moments d’échanges mais, très vite, nous avons réalisé que pour certains, ce mode de fonctionnement était très (trop) compliqué.

Si le confinement nous a forcé à une appropriation accélérée des outils numériques, nous avons vite constaté que pour maintenir un lien essentiel, il fallait explorer d’autres pistes : peu de groupes ont été en capacité d’organiser des rencontres en ligne.

Plusieurs régionales ont opté pour des visites au domicile (sur le pas de porte en respectant la « distanciation ») des militants qu’elles savaient fragilisés par un manque de contacts. Les bulletins de liaison permettent aussi de maintenir un lien. Distribués dans les boîtes aux lettres ils représentent pour certains militants, la seule manière d’être « connectés » à l’actualité des groupes locaux et régionaux.

De manière générale, l’essence même de l’éducation permanente a été mise à mal par l’impossibilité de réunir les personnes. La réflexion et l’action collectives ont été empêchées. Cela a très certainement contribué à la diffusion des propos complotistes, chacun restant seul face à ses certitudes et face aux fake news diffusées sur les réseaux sociaux sans avoir la possibilité de les confronter à d’autres opinions.

A contexte nouveau, réponses nouvelles

« A la régionale de Liège, la majorité du public que nous touchons n’est pas facilement connecté. Si certains participants à nos groupes disposent d’un smartphone, rares sont ceux qui disposent aussi d’un ordinateur. Et plus rares sont ceux qui disposent d’un ordinateur équipé d’un micro, d’une caméra et qui sont en capacité d’utiliser toutes ses fonctions pour participer par exemple à une rencontre en ligne.

La fracture numérique passe par le manque d’équipement de qualité, le problème de connexion, le manque de maîtrise et de capacité d’utiliser efficacement les outils dont on dispose parfois.

Par ailleurs, nous avons constaté que pas mal de personnes revendiquaient aussi le droit de ne pas être connectés. Nous avons décidé de respecter ce droit et ce choix qui ne concernent pas seulement des personnes âgées. Plusieurs de nos groupes n’ont pas souhaité tester des réunions en ligne ; tandis que d’autres ont pu maintenir des contacts réguliers via messenger. Le groupe des rencontres citoyennes a poursuivi son travail via une application de visioconférence. Nous avons suscité la création artistique via les réseaux sociaux, l’idée étant de mettre les gens en projet même si cela devait se faire seul chez soi. Les personnes étaient invitées à réaliser une œuvre de leur choix interrogeant la situation du confinement et à nous transmettre une photo de leur création à diffuser sur les réseaux sociaux. Cette initiative a rencontré peu de succès. » Françoise Caudron, secrétaire régionale Liège-Huy-Waremme

Le numérique difficilement contournable

Aux Equipes Populaires, nous menons deux projets directement liés à l’utilisation du numérique. Des ateliers d’auto-défense numérique ont démarré dans le cadre de notre campagne 2018 « Surfez couverts ». Celle-ci visait à sensibiliser citoyennes et citoyens sur les dangers que peuvent représenter l’utilisation des nouvelles technologies. Les géants d’Internet (les GAFAM : Goggle, Amazon, Facebook, Microsoft, Apple) nous connaissent parfois mieux que nos amis. Nos données personnelles sont une mine d’or pour ces grands groupes. Comment limiter nos traces sur Internet, reprendre la maîtrise de nos données personnelles ? Comment reprendre du pouvoir sur ce modèle économique qui nous est de plus en plus imposé ? Et comment ne pas être dupes des Fake news qui envahissent les réseaux sociaux.  Les objectifs de nos ateliers sont avant tout de susciter un éveil critique sur les GAFAM et l’usage fait de nos données personnelles collectées. Nous parlons des enjeux sociaux, économiques et politiques qui se cachent derrière le marché très juteux des données personnelles. Dans la régionale de Liège, une collaboration a été lancée avec le service de qualité de vie des étudiants de l’Ulg. Ces ateliers se sont poursuivis en ligne. Ils ont permis de rassembler plus d’étudiants que lorsqu’ils se font en présentiel. Mais l’échange avec et entre les étudiants est beaucoup moins riche. En outre l’atelier de mise en pratique de conseils échangés au cours de l’atelier n’a pu être mené.

Un groupe de militants a souhaité mener une réflexion sur les difficultés de répondre aux exigences de des services publics mais aussi du secteur bancaire, … de gérer en ligne des documents officiels, son compte bancaire, de remplir des formulaires,… Nombre de personnes âgées n’ont pas d’autre choix que de demander à leurs enfants de faire leurs paiements pour eux… « C’est toute une génération qui est sacrifiée au nom du profit et de la rentabilité », déplorent ces militants.

En 2015, des ateliers de création d’histoires digitales ont été initiés dans notre mouvement. Chaque participant à nos ateliers est invité à créer un court montage à partir d’un texte personnel – dont le thème touche à l’une des thématiques qui sous-tendent nos actions – auquel sont associées des photos (ou dessins…) et une musique de fond. Ces ateliers permettent aux participants de combiner une démarche de libération de parole (se raconter) avec une appropriation d’outils numériques de base (logiciels libres). Un site Internet (1) rassemble, par thème, les histoires créées depuis 2015. Ces vidéos peuvent être l’amorce de discussions autour de thèmes tels que la migration, la perte d’emploi… Réaliser son histoire digitale c’est être écrivain, scénariste à partir de son vécu. Cela participe aussi à l’éducation aux médias. Puiser dans sa propre histoire, dans la manière dont on a surmonté des obstacles permet d’apprendre autrement ; en glissant de l’humain, de l’analyse et de la créativité qui ajoutent à la motivation des participants.

Comme le résume Guillaume Lohest, président des Equipes Populaires : « La numérisation de la société engendre une série d’enjeux pour notre secteur de l’éducation permanente : la préoccupation d’inclusion des publics peu familiarisés au numérique à travers les objectifs d’alphabétisation numérique, (fortement accrus par le confinement), le souci de dénoncer les dérives de ce tout-au numérique et les ravages des réseaux sociaux en matière de rapport à l’information, à la vérité et de relations humaines. On ne peut adopter un regard critique sur les choses qu’en y étant immergés, qu’en les pratiquant, qu’en partageant des évolutions de société. » Elle se pose donc sur une double finalité de lutte contre la fracture numérique et de participation citoyenne.

Laurence Delperdange, chargée de projets aux Equipes Populaires




Mesures sanitaires, répression et démocratie

Par Olivier Stein
Progress Lawyers Network

Lors d’une grande conférence de presse consacrée au déconfinement en avril 2020, Sophie Wilmès, alors Première Ministre, précisait comme une évidence que : « Tout ce qui n’est pas autorisé n’est pas permis ».

Une inversion de la règle fondamentale en démocratie selon laquelle « Tout ce qui n’est pas interdit est permis ».

Elle formulait là une logique qui semble avoir été celle du gouvernement tout au long de la gestion de la crise sanitaire.

Au début de cette crise, en mars 2020, des mesures de restrictions importantes des droits fondamentaux ont été prises sur base d’un arrêté ministériel ce qui constituait, selon un nombre impressionnant d’éminents juristes, une « violation manifeste des principes élémentaires de notre système démocratique »[1]. Il s’agissait de faire une interprétation très inventive et éloignée du texte d’origine de la loi du 15 mai 2007 relative à la sécurité civile pour accorder des pouvoirs extrêmement vastes au ministre.

Ce n’est qu’en juillet 2021, qu’une loi a été prise visant à rendre légales (mais sans doute pas constitutionnelles) des mesures qui ne l’étaient pas.

Si la nécessité qui existait à l’époque de prendre des mesures urgentes et fortes paraît peu discutable, on aurait pu espérer que le gouvernement et le pouvoir législatif aient la préoccupation de préserver en parallèle autant que possible les règles démocratiques. Le fait que plus d’un an et trois mois puissent passer avant qu’une loi intervienne est la preuve que cette préoccupation n’était pas suffisamment présente.

Par ailleurs, des lois accordant des pouvoirs spéciaux au gouvernement ont été prises. Dans ces lois, plusieurs constitutionnalistes constatent que ces « pouvoirs spéciaux ressemblent furieusement à des pleins pouvoirs »[2]. Une suspension de la démocratie, de la séparation des pouvoirs et des droits fondamentaux.

Durant cette crise sanitaire, tout s’est donc passé comme si les règles fondamentales de la démocratie  étaient des formalités ennuyeuses qui pouvaient être écartées par le gouvernement quand il le jugeait nécessaire.

Cette logique s’est diffusée dans une grande partie de l’appareil d’état.

Lors d’une manifestation du collectif la Santé en Lutte du 13 septembre 2020, certains policiers se sont cru investis du droit de trier les manifestants : d’une part ceux qu’ils jugeaient légitimes et d’autre part ceux qu’ils empêchaient de manifester. Dans la presse, un témoin a entendu les instructions suivantes données aux cordons de policiers : « On laisse passer le personnel de santé et on garde les gauchistes »[3]. Un commercial rapporte avoir été relâché après avoir reçu un coup de matraque parce que le commissaire en charge de la manifestation a estimé qu’il n’avait « pas le profil ». Certains de ceux qui ont été considérés comme des gauchistes ont subi des violences injustifiables.

Lorsque le collectif la Santé en Lutte a voulu interpeler le Bourgmestre de Bruxelles en conseil communal concernant ces violences, la Ville a invoqué divers prétextes administratifs pour empêcher cette interpellation. Voyant que ces prétextes administratifs n’étaient pas exacts juridiquement c’est à nouveau en invoquant la crise sanitaire que le Bourgmestre a évité de devoir répondre à l’interpellation citoyenne[4].

C’est aussi en se référant à la crise sanitaire qu’une manifestation du groupe « Gauche anticapitaliste » a été interdite en décembre 2020. La Zone de police, suivie par le Bourgmestre de Bruxelles, a affirmé sans la moindre preuve ou élément quelconque que ce groupe était impliqué dans des incidents lors de manifestations précédentes. Aucun membre du groupe n’a pourtant été ne serait-ce qu’interrogé concernant de prétendus incidents suite aux manifestations en question.

Quelques temps plus tard, le 24 janvier 2021, le Bourgmestre de Bruxelles prenait argument de cette même situation de pandémie pour ordonner d’arrêter les personnes qui se trouvaient pacifiquement à la dislocation d’une autre manifestation. Approximativement 100 personnes avaient participé à cette manifestation contre la « justice raciste » et la « justice de classe ». 232 personnes ont été arrêtées… Soit deux fois plus d’arrêtés que de manifestants[5]. Parmi ces centaines de personnes de nombreux témoignages de violences ont été rapportés dans la presse. Alors que le seul motif de leur arrestation était de les empêcher de se rassembler, les personnes arrêtées ont été longtemps agglutinées dans la rue, emmenées en groupes compacts dans les fourgons et entassées dans des cellules surpeuplées (jusqu’à 30 personnes d’après l’article cité).

Au regard de ce qui précède, on peut faire plusieurs constats.

Un premier constat est que les mesures ne s’appliquent pas de façon uniforme : certaines personnes ou certains groupes sont perçus comme légitimes alors que d’autres voient leurs droits fondamentaux davantage limités sur base d’un jugement politique des autorités. Ce constat doit inciter à la vigilance parce que cette application différenciée des règles peut invisibiliser les atteintes portées aux droits en question.

Au autre constat, essentiel est que l’atteinte aux règles démocratiques et aux droits fondamentaux qui a été réalisée durant la crise sanitaire a été bien au-delà de ce que la crise en question rendait nécessaire et que la crise sanitaire a plusieurs fois été invoquée par opportunisme par les autorités qui évitaient ainsi d’avoir à justifier autrement les mesures prises.

Ceci est particulièrement regrettable.

Alors que, dans une situation de crise, il peut être nécessaire d’adapter les principes pour répondre à cette situation de façon rapide et efficace, on obtient, par contre, un effet parfaitement inverse quand on prend prétexte de cette crise pour prendre des mesures qui ne sont pas celles indispensables pour lutter contre cette crise.

Dans le cas d’espèce, on affaibli la démocratie aussi bien dans sa légitimité auprès du public que dans l’efficacité des garde-fous contre les abus de pouvoirs et, en même temps, on agit de manière contreproductive puisqu’on délégitime en même temps celles des mesures qui peuvent être effectivement nécessaires pour lutter contre la pandémie.

[1] Par exemple voyez cet article où 46 juristes dénoncent cela : « Coronavirus : le retour à l’Etat de droit est une urgence absolue » ; http://www.droitbelge.be/news_detail.asp?id=1034

[2] M. Verdussen, La Constitution belge face à la pandémie de Covid-19, https://confluencedesdroits-larevue.com/?p=1354 et les références citées par lui.

[3] Un récit de ce tri et de ces violences peut être retrouvé dans un article du journal Le Soir. Il s’agit d’une enquête de Arthur Sente et Mathilde Simoën du 22 septembre 2020 ; https://plus.lesoir.be/326867/article/2020-09-22/sante-en-lutte-itineraire-dun-deploiement-policier-qui-fait-mal

[4] https://lasanteenlutte.org/les-responsables-politiques-ne-peuvent-continuer-a-cautionner-les-violences-policieres/

[5] Un récit très détaillé contenant les accusation très graves portées par certains manifestants contre des policiers peut être retrouvé dans Paris Match Belgique. Il s’agit d’une enquête de Michel Bouffioux du 22 avril 2021 ; https://dossiers.parismatch.be/les-casernes-de-la-honte/




Arrêter de prendre les pauvres pour des idiots

Interview réalisée par Gilles Maufroy
CIEP-MOC Bruxelles

Renaud Maes est docteur en sociologie et enseigne aux Facultés universitaires Saint-Louis. Il est également rédacteur en chef de la Revue nouvelle. Observateur avisé des questions sociales mais aussi de la communication en ligne, nous l’avons rencontré pour tenter d’y voir plus clair sur l’ampleur et les caractéristiques de la vague complotiste qui s’est manifestée à l’occasion de la pandémie, jusque dans nos organisations.

Mouvements : Parmi les symptômes morbides constatés depuis un an et demi de pandémie, certain.e.s pointent une montée de théories conspirationnistes, autour des mesures sanitaires en général, depuis les masques jusqu’aux confinements en passant par la politique vaccinale. Nous avons ainsi vu en Belgique les Boums, puis l’affaire Jurgen Conings, ce militaire qui menaçait d’assassiner le virologue Marc Van Ranst…Est-ce que ce phénomène manifeste une rupture par rapport à l’avant-pandémie ?

Renaud Maes : En fait, il s’agit plutôt d’une continuité. C’est même surprenant que ça n’ait pas pris plus d’ampleur. Depuis les années 1990, il existe une série d’enquêtes qui visent à estimer le degré de confiance de la population belge dans les institutions. Noir-jaune-blues, par exemple, est assez connue. On voit, du côté wallon par exemple, une large majorité des gens qui croient dans trois institutions que sont l’armée, la police et la prison. Ils ne croient plus dans les « politiciens » et les journalistes. Globalement donc, les gouvernements, les parlements, les partis et les médias. Dans ce climat d’adhésion forte aux institutions régaliennes de l’Etat et de défiance par rapport aux institutions qui incarnent le débat public, il est logique que la pandémie manifeste la méfiance, puisqu’elle visibilise les experts, les journalistes et les gouvernements.

Ça aurait pu être jugulé en partie si dès le départ les mesures avaient impliqué la participation plus grande de la population dans leur élaboration et leur mise en œuvre, et moins dirigées par un microcosme assez bourgeois, ce qui trahissait aussi une déconnexion par rapport à la population. Il est nécessaire de pointer qu’à certains moments, les gouvernements ont donné du grain à moudre aux théories complotistes en prenant des mesures manifestement absurdes. Le truc, c’est qu’elles n’étaient pas le résultat d’une conspiration, mais plutôt de l’ignorance provoquée l’aveuglement de classe. Par exemple, l’épisode des kayaks et de l’ouverture des jardineries, c’était énorme. Tout le monde a été frappé par ces mesures, produit d’une décision prise dans un tout petit comité d’un tout petit milieu de cabinettards qui ont en tête leur propre situation. Face à cela, ceux qui font l’hypothèse d’un calcul stratégique intelligent négligent l’ignorance et l’aveuglement, parce que c’est difficile de se dire que les membres d’un cabinet ministériel très haut placé sont ignorants et aveugles au moment de la prise de décision. Ça parait déjà plus réaliste quand on a fréquenté ces milieux. Le prestige joue encore un rôle. Donc en résumé, on a d’abord un climat de défiance forte et ancienne qui s’aggrave de façon continue avec les années, avec comme facteur aggravant que notre système implique à plusieurs niveaux les interlocuteurs sociaux et toute une série d’acteurs associatifs…La défiance les touche donc indirectement. Ajoutons à ça les promesses de campagne non-réalisées soit par manque d’ambition des partis mais aussi tout simplement par le format de coalition électorale à la belge. Et enfin dans la gestion de la crise, des mesures caractéristiques d’un enfermement de la classe bourgeoise sur elle-même. Cela ne peut qu’alimenter les théories complotistes, qui démontrent à contrario qu’une série de personnes surestiment l’intelligence stratégique des gouvernants.

Par ailleurs, les complotistes ont été particulièrement visibles dans cette crise, sur la place publique, dans les médias. Cette visibilité ne dit rien de l’adhésion générale de toute la population aux théories complotistes. Par exemple, les Boums ont été extrêmement minoritaires. On a des manifs syndicales dont on dit que ce sont des flops, alors qu’elles mobilisent dix à quinze fois plus que les Boums. Le buzz médiatique autour de ça, dans une actualité par ailleurs monotone, a amplifié le phénomène et surtout sa visibilité, construite par une « mise en spectacle », sur laquelle les organisateurs ont parfaitement surfé, y compris sur les échauffourées.

Et puis la plupart des idées complotistes utilisées pendant la pandémie existaient sur d’autre sujets et ont été recyclées. Par exemple, le discours climato-sceptique utilise aussi les trucs comme « les modèles ne sont pas fiables, les experts sont corrompus, tout ça c’est le big business des énergies vertes ou du pharma, le vaccin ou la réduction radicale des émissions de CO2 n’est pas la solution, je vais continuer à rouler en voiture ou ne pas mettre mon masque parce que c’est ma liberté, etc. ». C’est très minoritaire en Belgique, les enquêtes sur le moral de la population et le suivi des mesures sanitaires par exemple ont montré une influence relativement faible des antivaxx. Par contre ça marche bien en France, où la défiance, illustrée par les scores de Le Pen et l’abstention, est nettement plus élevée. Ce qui est logique vu la brutalité du pouvoir macronien et des institutions françaises contre la population en privilégiant explicitement les plus riches. Pour revenir à la Belgique, on a aussi eu comme nouveauté la transmission des théories complotistes par certains nouveaux médias comme LN24, qui ont donné une autre légitimité à ces discours. Certaines nouvelles figures politiques, comme Georges-Louis Bouchez, ont joué le même rôle. Le cachet de légitimité de passer à la télévision, média qui résiste assez bien en Belgique, a joué.

Sur le long terme, comment expliquer la montée de cette défiance alors qu’on prête toujours du pouvoir aux dirigeant.e.s ?

RM : Les théories du complot comportent, en général, l’un ou l’autre élément factuel. Par exemple, sur la Covid, un discours dit « les multinationales décident de toute la gestion de la crise ». Et quand on regarde les mesures qui ont été prises, on constate que certains secteurs ont été fortement protégés avec des dérogations sur les mesures sanitaires, qui correspondent à des intérêts spécifiques. Des intérêts bien représentés dans les comités d’experts, avec le patronat et des consultants liés à ces secteurs « stratégiques », etc. Donc on des éléments factuels qui peuvent attester qu’il y a un jeu de lobbying très puissant. On voit dans le secteur de la chimie des dérogations aux règles de protection, mais pas dans l’horeca par exemple. Mais le souci, c’est que les théories complotistes, à partir de ces quelques éléments factuels, élaborent tout un dispositif et prêtent une intention et une planification originelle, c’est-à-dire que ça devient : « des multinationales ont créé la pandémie volontairement », en confondant manifestement cela avec le fait que des entreprises ou secteurs capitalistes, en réaction à une situation de crise qui advient et crée du danger pour leurs profits, cherchent naturellement à défendre leurs intérêts, et pourquoi pas à saisir des opportunités. L’erreur de raisonnement est là mais n’est pas à 100% absurde. Donc la réaction, typique des autorités, qui dit « tout ça c’est faux », qui nie toute base factuelle, en fait ça renforce les complotismes, et ça leur donne l’illusion qu’ils « touchent à quelque chose » en « révélant » leur théorie. Le témoignage de Céline Nieuwenhuys était d’ailleurs éclairant sur le poids respectif des différents acteurs autour de la table des experts.

Un autre élément qui renforce le complotisme, c’est l’absence de conscience que différents faits peuvent se produire de façon incorporée et inconsciente en même temps. Autrement dit, l’habitus – c’est-à-dire à la fois une façon d’être et une disposition d’esprit liée à son appartenance sociale – et de façon générale, tout phénomène structurel, sont niés. Or le discours politique libéral sur la méritocratie, « quand on veut, on peut », a été adopté par tous les partis gouvernementaux, par exemple sur l’enseignement supérieur : on nie qu’il reproduit les inégalités, de façon importante. Ce discours donc renvoie à des volontés et masque ce qui se structure à l’échelle d’une classe ou d’un groupe social. C’est la négation de la sociologie, en réalité. Et nous sommes en permanence baignés là-dedans. Il est assez logique qu’un certain nombre de gens adhère plus facilement à une théorie sur une conspiration de volontés, sous les coups de l’individualisme volontariste des libéraux. C’est donc aussi lié à un recul de la conscience de classe, ou en tout cas de l’analyse de classe. Aujourd’hui on fait face à la négation de la possibilité de l’existence d’une classe. Des années d’entreprise idéologique qui s’attaquent à la sociologie. On se souvient de Sarkozy et son « expliquer, c’est déjà excuser ». C’est un refus de l’analyse structurelle, qui renvoie à Thatcher et son « there is no such thing as a society », il n’y a pas de collectif, puisqu’« il n’y a que des individus ». « Tu es terroriste, tu es responsable », etc.

Le néolibéralisme a pour ambition de créer un type d’humains particulier. C’est une forme de « performativité ». Quand on lit Hayek, Gary S. Becker, il y a un but de fabriquer un nouveau sujet, une nouvelle subjectivité, une manière de regarder et d’être au monde. Cela nécessite de détruire le collectif, « qui n’existe pas » mais dont on doit s’assurer d’empêcher l’existence…C’est donc à la fois descriptif et prescriptif. Nous sommes aujourd’hui bien plus endoctrinés dans ce moule. Puisqu’on n’est plus capables d’imaginer un phénomène social à large échelle ancré dans des habitus de classe, c’est le complotisme qui vient occuper le vide.

Est-ce qu’on a des indices sur la composition sociale des mouvements types Boum, manifestations contre les mesures sanitaires, etc. ?

RM : D’abord, la sociologie en France et en Belgique, ce n’est pas la même chose. Nous devons donc éviter de coller les grilles de lecture. Les systèmes politiques sont très différents. La défiance se fixe sur d’autres objets, les réponses aussi. C’était la même chose avec les gilets jaunes en France et en Belgique, avec là aussi de grandes différences. Ce qui est certain ce que ces phénomènes ne peuvent être liés à une classe sociale en particulier. Pour enchaîner sur cet exemple : les gilets jaunes avaient un ancrage populaire très fort au début en Belgique, puis certains ont pris le pouvoir dans le mouvement, il y a eu de l’entrisme avec un hold-up d’extrême-droite à certains endroits. Elle a été éjectée mais le mal était fait, le mouvement était décrédibilisé. Cela dit les gilets jaunes belges étaient plus syndiqués que la moyenne belge, il y avait des usagers du CPAS parmi eux. De ce qu’on a pu relever des questionnaires, il n’y avait pas du tout cet ancrage populaire dans les « Boum » par exemple. Une grande partie des milieux populaires, plus âgés notamment, ceux qu’on avait vus sur les ronds-points à la Charleroi, étaient à des lieues, au sens propre comme figuré, de ces évènements, de leur communication, etc. Les revendications à la base des deux mouvements n’avaient également rien à voir : chez les gilets jaunes, c’était ce cri : « on n’arrive plus à terminer le mois, on ne s’en sort plus, il faut faire quelque chose », tandis qu’à la Boum, c’était « on veut faire la fête comme avant ». Le cri de désespoir des gilets jaunes avait été rendu inaudible et même insupportable, dans sa traduction médiatique et politique dominante. Cet épisode n’a pu qu’alimenter la défiance, bien sûr.

Pour revenir à la Boum, on est plutôt sur des classes moyennes et moyennes supérieures, des cadres, commerçants, indépendants, etc. Pas nécessairement des « riches », mais pas non plus les classes populaires. Tant le slogan, le lieu, que le nom choisis n’ont pas aidé. Des jeunes des milieux populaires bruxellois ont effectivement rejoint l’évènement, mais quel était leur place et leur mot à dire ? Cette question est importante. Les Boums se sont ouvertes avec cette illusion d’ouverture, pouvant laisser croire à une auberge espagnole comme chez les gilets jaunes…Mais tout était assez verrouillé par les organisateurs, qui maitrisaient le discours. Ça n’a pas été perçu au moment même par tou.te.s les participant.e.s. On a eu le cas de jeunes qui voulaient y aller pour déployer une banderole « Justice pour Adil », et ont été découragés par les organisateurs qui prétendaient « ne pas vouloir faire de politique ». Alors que le discours de ces derniers était très politique. Et cet aspect d’instrumentalisation des participant.e.s a été facilité par le traitement médiatique, avec bien sûr le spectacle de la répression comme choix politique des responsables bruxellois. Une partie des dirigeants politiques voulait faire une démonstration de force, par un réflexe gestionnaire de « siffler la fin de la récréation », et rappeler « qui décide ». Il y a eu des manœuvres policières vraiment indéfendables. Mais ces choix sont cohérents avec une politique bruxelloise de sur-répression. Et puis ça pouvait donner cette impression de « rééquilibrage » après la répression violente dans les quartiers populaires pendant les mois précédents. Ça s’est vu avec les amendes Covid : des très riches qui font de grosses fêtes versus des jeunes racisés qui se retrouvent devant le juge pour ne pas avoir porté de masque quatre fois dans le tram, ou des jeunes qui habitent dans les tours de Molenbeek qui n’avaient pas respecté le couvre-feu. Il y a eu une compensation symbolique dans la répression de la Boum.

La figure de Jurgen Conings a pu montrer une forme d’extrême-droitisation rampante, notamment au contact de théories complotistes. Quel est le danger actuellement de ce point de vue ?

RM : Jurgen Conings c’est un phénomène très flamand. En regardant le répertoire des utilisateurs des groupes de soutien à Conings, on a observé des choses intéressantes. D’abord, les utilisateurs Facebook, ce n’est pas mathématiquement un nombre égal de personnes : beaucoup d’activistes d’extrême-droite ont plusieurs comptes. L’algorithme favorise les pages et publications les plus populaires et il existe également un effet « si tout le monde pense comme ça, pourquoi pas moi ? ». Il y avait aussi beaucoup de non-Belges : par exemple quelques Hollandais, mais aussi beaucoup de Français, probablement arrivés via les réseaux identitaires en France. Et enfin, parmi les Belges, beaucoup de supporters du Vlaams Belang, ce qui, on en conviendra, n’est pas une surprise : le VB est complotiste et c’est le premier parti dans les sondages au Nord. Il y a aussi eu un emballement médiatique.

Le gros souci de cette séquence, outre le déversement de haine en ligne, c’est que des politiques, y compris francophones, ont eu des discours très ambigus, du style « c’est inacceptable de menacer Van Ranst, mais il a parfois provoqué avec ses positions d’extrême gauche », ou « il faut les interdire mais il faut aussi essayer de comprendre ». Là, d’un coup, la sociologie est de nouveau admise… Et tout ça légitime les Conings. Pour être clair, je crois qu’il y a un problème Georges-Louis Bouchez aujourd’hui : sa cote de popularité est assez basse, on pourrait donc croire que ses discours importent peu. Mais à une échelle de masse, il reste en même temps « le président du MR », c’est-à-dire un politicien important. Il peut coexister un mépris et en même temps de l’estime pour ce qu’il incarne. La légitimité traditionnelle dont il bénéficie lui donne un impact sur les représentations collectives. Il est dans une institution et malgré la défiance, les attentes restent élevées envers les institutions. Il y a une aspiration politique forte dans la population qui reste trop souvent reliée à l’attente de sauveurs. On a donc un enjeu important dans le fait que la population elle-même et les classes populaires en particulier, s’emparent de la politique. C’est compliqué parce qu’on nous inculque depuis toujours la croyance que ce sont « les hommes providentiels » qui font l’histoire, l’Etat, la politique, etc. Tout ça renforcé par l’individualisme produit de l’idéologie dominante. Bouchez légitime des discours et décale le cadre normatif vers l’extrême-droite beaucoup plus efficacement que n’importe qui en-dehors du MR. Avant, c’était Destexhe qui jouait cette fonction. Maintenant, c’est le président du parti. Un président entouré, supervisé par des « sages », ce qui légitime encore plus son discours. Le fil Twitter @MRofficiel, c’est un fil Georges-Louis Bouchez. Il utilise les canaux de communication du MR pour faire sa propre pub. Un parti d’extrême-droite n’a pas nécessairement d’espace en Belgique francophone, également parce que les idées d’extrême-droite sont contenues, dans une certaine mesure, dans la droite classique dite « démocratique ». Bouchez s’en défendrait certainement, évidemment.

Sur un autre sujet mais révélateur des questions de la période, la polémique du moment cible Bruxelles, « retardataire » dans sa politique de vaccination. On parle de quatrième vague en octobre, etc. Est-ce qu’on peut parler d’échec ? Et pourquoi on en est là ?

RM : Oui, on peut parler d’un échec, comparé à la Wallonie et à la Flandre. On dit que c’est à cause des théories complotistes, mais aucune étude à large échelle n’a encore démontré cela. Et par ailleurs il y a une série d’autres facteurs explicatifs qui entrent en jeu. Si on regarde la sociologie des non-vaccinés, ce sont deux groupes assez différents : d’abord la petite ou moyenne bourgeoisie qui n’en a « rien à cirer », ne veut pas se déplacer, est gagnée par les thèses antivaxx. On les retrouve dans les deux Woluwé. Une bourgeoisie très à droite, hyper-individualiste, persuadée d’être bien prise en charge en cas de souci. L’autre secteur, la plus grosse part du retard, ce sont les milieux précaires et les quartiers défavorisés. Là il y a un vrai problème de couverture vaccinale. C’est causé aussi par l’illitéracie en matière de santé, c’est-à-dire qu’une partie de la population n’a pas reçu les clés pour comprendre la santé publique, l’éducation aux soins de santé, etc. Ensuite, le premier relais dans lequel on peut avoir confiance, c’est la première ligne, le fait d’avoir un médecin généraliste qu’on connaît, qui nous soigne depuis longtemps. Or le grave problème, c’est qu’on va vers des déserts médicaux dans les quartiers populaires à Bruxelles, la médecine de première ligne a été démolie. C’est le résultat du numérus clausus et du fait qu’une série de jeunes diplômés de médecine préfèrent s’orienter vers des spécialisations plus lucratives ou des zones aisées que de faire de la médecine de quartier, sociale, d’autant plus dans un quartier populaire. Les études de médecine n’aident pas à avoir de fibre sociale, avec l’hyper-concurrence suscitée par les quotas. Ajoutons à cela que Maggie De Block avait décidé d’un moratoire sur les maisons médicales pour faire un audit, qui a d’ailleurs constaté leur efficacité…et on est toujours en train d’essayer de rattraper le retard pour des structures qui sont les plus accessibles de la première ligne.

Enfin, on manque de personnel soignant qui parle d’autres langues que le français et le néerlandais. A Molenbeek par exemple, un grand nombre de personnes parle trois langues, mais maitrisent moins ces deux langues. On a le même souci à Forest, à Saint-Josse. Avoir un médecin qui parle arabe, portugais ou espagnol, ça aide énormément. Cette faille de la première ligne explique déjà largement le problème de la vaccination. Il manque la personne de confiance, le référent santé. Rien de tout ça n’est nouveau. Il faut arrêter de prendre les pauvres pour des idiots. Le complotisme prend tout autant, sinon plus, chez des bourgeois ou des universitaires. Il y a aussi des reports de soins massifs à Bruxelles dans les quartiers bruxellois, parce que ça coûte trop cher. Or quand tu as été contraint financièrement de prendre l’habitude de négliger ta santé, au bout d’un moment, tu ne vas plus te fatiguer à te vacciner. Et chaque fois que tu te retrouves face à un professionnel de santé, tu crains que celui-ci ou celle-ci détecte d’autres problèmes, te dise ce que tu n’as pas envie d’entendre et est ressenti comme une stigmatisation, même si ce n’est pas la volonté des soignant.e.s. Et il existe une crainte de factures de santé supplémentaires, inexpliquées, etc. basée sur de mauvaises expériences avec des hôpitaux. A nouveau, tout ça est connu depuis plus de vingt ans ! Ces reports de soins sont la première cause de différence d’espérance de vie à l’intérieur de la région-capitale. C’est donc sidérant qu’on fasse mine de le découvrir chez les décideurs politiques. Par-dessus le marché, l’inscription pour la vaccination est extrêmement complexe pour une grande partie de la population qui ne maitrise pas l’outil informatique et internet. On a aussi créé des centres hyper-centralisés au lieu de décentraliser dans les quartiers. Marius Gilbert avait évoqué qu’il fallait travailler avec les associations spécialisées dans la santé communautaire. Rien de tout ça n’a été fait suffisamment. J’ai également eu le cas d’un jeune allocataire du CPAS qui a raté son rdv CPAS pour se faire vacciner et a été sanctionné par le CPAS ! Il y a tellement de contraintes sur l’agenda des pauvres que pour beaucoup la priorité c’est de se démerder pour survivre au quotidien. Ce retard reste malgré tout rattrapable, si on délocalise les moyens, qu’on va dans les quartiers avec des relais de proximité.

A la lumière de ces analyses, quels sont les défis pour le mouvement ouvrier et le mouvement social à Bruxelles pour la période à venir, selon toi ?

RM : D’abord, un point qui me parait central c’est de refuser toute stigmatisation des pauvres. C’est une tendance croissante. « Les pauvres ne sont pas vaccinés, c’est parce qu’ils sont complotistes ». D’ailleurs « c’étaient les mêmes qui étaient terroristes », auparavant. Des étrangers et des pauvres, dans ce discours. Donc du racisme et du mépris de classe. Cette fiction que certains tentent de créer va devenir un outil de régulation et sera amenée à impulser des politiques publiques. Il faut la déconstruire. Nous devons nous méfier de fausses évidences qui semblent intuitives : « à Molenbeek les jeunes sont sur leur téléphone, donc sur internet, donc exposés au complotisme, donc complotistes ». Il y a un effet performatif à l’accusation de complotisme. A force de vouloir prouver que tu as raison, tu tombes dedans. Deuxièmement, voir l’impact provoqué par la pandémie et de la crise qui va venir ensuite avec le retour de la réduction de la dépense publique qui viendra à un moment. Cette phase doit être anticipée, parce qu’elle va se faire de façon progressive, par de petits ajustements. Une grande attention devra être portée sur cet aspect. Nous voyons déjà des budgets rabotés et réorientés dans la culture par exemple, des soutiens exceptionnels qui ne seront pas prolongés. Il faudra aussi lutter contre ça. Troisièmement, je pense qu’il est essentiel d’ouvrir des lieux pour penser la politique, pour discuter de politique. Il y a un besoin énorme de politique. Le succès des expériences participatives des parlements en atteste, malgré l’aspect gadget et les contraintes institutionnelles. L’implication des personnes tirées au sort est intéressante et les recommandations qui en sortent plus ambitieuses que beaucoup de programmes politiques. Il y a une soif de politique, au sens de construction d’un projet de société, à laquelle il faut répondre en tant que mouvement social, pour ne pas laisser d’espace à l’extrême-droite. La réponse ne doit pas être seulement partisane. C’est une composante importante mais le mouvement social et ses principales organisations sont essentiels pour faire de la politique. Donc aller chercher les ouvrier.ère.s, les travailleur.se.s, ouvrir ces espaces, donner la possibilité de construire un projet politique collectif.




La réduction collective du temps de travail : un combat d’actualité

Par Denis Horman,
Auteur de « Leurs profits, nos vies
Pour une réduction collective
et radicale du temps de travail. »
Couleurs Livres, 2021

« De 1880 à 1975, le mouvement ouvrier s’est battu de façon continue pour réduire le temps de travail. Ce combat a perdu de sa vigueur depuis trente ans. C’est l’un des reculs idéologiques de la gauche depuis la contre-offensive libérale des années 1980 ».

Cette réflexion de Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE[1] laisse apparaître l’impérieuse nécessité d’une reconquête idéologique que doit mener le mouvement syndical. Celle-ci pourrait, entre autres, se concrétiser par une vaste opération vérité sur le fonctionnement du système de production capitaliste, sur le « coût » du capital, un coût terrible, économique, social, écologique[2]. Cette réflexion plaide également pour un large débat, dans les organisations syndicales, sur l’urgence du changement du rapport de force entre le Capital et le Travail. L’impression qu’une vraie réduction du temps de travail (avec ses différentes implications) nécessiterait un rapport de force musclé, aujourd’hui hors de portée, nourrit un sentiment d’impuissance au sein du mouvement syndical. Passer de la défensive à l’offensive, de l’engrenage de la concertation à la contestation sociale, arracher des victoires, si petites soient-elles, c’est encore la meilleure manière de redonner au mouvement syndical confiance en ses propres forces.

Réduction radicale du temps de travail pour en finir avec « la souffrance au travail » !  

« La souffrance au travail », c’est l’usure physique et psychologique, que l’on retrouve, avec des intensités différentes et variables, quasiment dans tous les secteurs d’activité, une usure encore aggravée par l’allongement de la carrière et des horaires de travail[3]. Le constat est accablant ! « Globalement, les conditions de travail se sont dégradées en Belgique, ces dernières années. Il y a une sous-évaluation, dans le public, de la pénibilité des conditions de travail. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que patrons et syndicats n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la liste des métiers pénibles dans le cadre de la réflexion sur la réforme des pensions (…). C’est une accumulation de petites choses qui rendent le travail insupportable pour beaucoup de personnes et non plus, comme par le passé, un seul problème contre le bruit ou la chaleur dans un atelier, par exemple »[4]. Pourquoi nombre de personnes qui ont encore « la chance d’avoir un boulot » doivent-elles travailler dans des conditions de travail pénibles, le stress au ventre, mal payées, au moment où des milliers de jeunes sont en quête d’un boulot ?

La contre-offensive  généralisée du capital contre le travail,  lancée début des années ’80,  a eu comme consigne le rétablissement à tout prix et au plus vite du taux de profit. Ce profit immédiat et maximum, c’est le carburant du mode de production capitaliste et surtout la corne d’abondance pour les actionnaires, propriétaires des entreprises. La meilleure recette pour sauvegarder et augmenter sans cesse les profits repose encore, in fine, sur la hausse du taux d’exploitation de la force de travail (physique et intellectuelle). Les profits ont repris assez vite de belles couleurs, mais à quel « prix » pour les salarié.e.s. L’urgence d’une réduction collective et radicale du temps de travail s’impose pour stopper les dégâts humains liés à cette flexibilité du travail à outrance, pour prendre à bras le corps  le mal-être au travail et les souffrances professionnelles, ce grand fléau du XXIème siècle. A l’évidence, c’est un combat anticapitaliste.

Partage du travail, réduction des rythmes de travail

Pourquoi les gains de productivité, liés aux nouvelles technologies, mais aussi à l’intensité du travail, se traduisent-ils par davantage d’exclusion, de précarité, au lieu de servir à réduire le temps de travail contraint, à ouvrir l’embauche, à partager le travail, à réduire le rythme de travail ? Dans nos sociétés hautement développées technologiquement, deux à trois heures de travail par jour suffiraient sans doute amplement pour produire les biens et les services dont nous avons réellement besoin. Dans la Lettre à mes petits-enfants, publiée en 1930, John Maynard Keynes, loin d’être un économiste marxiste, préconisait, « dans les pays de progrès », pour éviter « le chômage technologique », la réduction de la journée de travail à 3 heures et les 15 heures par semaine. Ce questionnement et cette réflexion renforcent la légitimité de la réduction collective du temps de travail (RCTT). Ici aussi, c’est le mode de production capitaliste qui fait barrage à ces légitimes aspirations. La RCTT s’inscrit dans une opposition frontale aux intérêts des détenteurs  du pouvoir économique.

Qui doit payer la RCTT ?

Les milieux patronaux hurlent au loup lorsqu’ils entendent parler d’une RCTT sans perte de salaire. Tout au plus daignent-ils accorder une ridicule aumône aux organisations syndicales, qui réclament actuellement une augmentation décente des salaires. Le « coût du travail », le « coût salarial » serait trop élevé. Voilà bien une dénomination, relayée par le pouvoir politique et des experts en économie, qui fait passer l’idée que, non seulement ce sont les patrons qui « donnent »  du travail, mais que cela leur coûte ! Une opération vérité aura vite fait de montrer que le salaire correspond plus ou moins à une demi-journée de travail, que l’autre partie, c’est du travail forcé, non payé, une plus-value source des bénéfices pour les entreprises et de dividendes pour leurs propriétaires que sont les actionnaires. Ainsi, la « souffrance au travail » et le vol, en quelque sorte, de la plus-value réalisée sur la (sur)exploitation de la force de travail servent surtout à alimenter et  booster la fortune d’une infime couche de rentiers, en l’occurrence les actionnaires des grandes sociétés.

Alors, qui doit payer la RCTT ? En 2016, la CNE a répondu à cette question : c’est aux actionnaires de payer, surtout en ce qui concerne les multinationales[5]. « Un des faits  les mieux établis par les économistes au cours des dernières décennies est que les profits ont considérablement augmenté, mais que l’investissement a fortement chuté (…). Ainsi, les entreprises ont utilisé leurs profits pour rémunérer de plus en plus grassement leurs actionnaires. Un véritable gaspillage des ressources de l’entreprise »[6]. On assiste donc, chez les actionnaires des grandes entreprises, les multinationales, à une captation de richesses illégitime. Ce n’est donc  pas une baisse des dividendes distribués aux actionnaires rentiers qui pourrait mettre en péril la fameuse « compétitivité ».

La RCTT sans perte de salaire permettra aussi aux travailleurs à temps partiel, surtout des travailleuses, d’augmenter leurs revenus : « Elle permet mécaniquement aux travailleuses à temps partiel de se rapprocher du temps plein. En effet, un horaire de 19 heures par semaine rapporterait plus si la référence à temps plein passait de 38 heures à 32 heures. Un mi-temps deviendrait presque un 2/3 temps. Le salaire horaire augmenterait »[7].

Changer le rapport de force, unité dans la lutte !

Ces dernières décennies, les plans de licenciements, de fermeture, y compris d’entreprises performantes ont suscité des mouvements essentiellement défensifs, s’orientant très vite vers des mesures sociales pour limiter « la casse ». Des plans sociaux supportés largement par la collectivité, notamment via la sécurité sociale. En février 2017, le gouvernement fédéral Michel faisait passer une loi sur « le travail faisable et maniable » : travailler plus, plus longtemps, de manière plus flexible, dans des contrats de précarité accrue. Faire reculer le gouvernement aurait nécessité, à coup sûr, l’organisation d’une mobilisation et d’une lutte interprofessionnelle unitaire. Elle n’a pas eu lieu. On s’est égarés une fois encore dans l’impasse stratégique d’une « concertation sociale » imaginaire.

Pour toutes les raisons évoquées, la revendication d’une réduction radicale et généralisée du temps de travail fait partie d’un combat urgent et d’actualité[8]. C’est aux militant.e.s du mouvement syndical qu’il revient de susciter le débat, de proposer et impulser les moyens les plus efficaces pour porter cette revendication. Une revendication qui a le précieux avantage de susciter l’unité la plus large possible entre les salarié.e.s de tous les secteurs, du privé et du public, soumis fondamentalement à la même surexploitation de la force de travail et, d’une manière ou d’une autre, au stress, à la pénibilité, à la dégradation des conditions de travail. La conquête du temps libre, disposer de plus de temps gagné sur le cycle de l’exploitation, de l’aliénation, c’est se donner le temps et les moyens de débattre, de décider collectivement et d’arbitrer les choix qui touchent non seulement à nos conditions de travail, mais plus largement à nos conditions de vie.

[1] François Brabant, 32 heures, malaise à gauche, in le Vif/l’Express, n°2, 15/01/2010

[2] Denis Horman, « Leurs profits…Nos vies », Ed. Couleur Livres, 2021

[3] Ibid.

[4] Martine le Garroy (CNE), interview dans le Vif/l’Express, 16/01/2020

[5] CNE, La RTT, de l’utopie à la réalité, travailler moins pour travailler tous et vivre mieux. Périodique trimestriel avril-mai-juin 2016

[6] Ibid.

[7] CEPAG, La semaine des 4 jours en 32 heures, Le partage ou la barbarie.

[8] Horman, op.  cit.




S’en sortir sans papiers, en lutte pour la dignité

Entretien réalisé par Gilles Maufroy et Magali Verdier
CIEP-MOC Bruxelles

La rédaction de Mouvements a rencontré Joana* et David*, deux travailleur.se.s sans-papiers de Bruxelles, pour échanger avec eux sur leurs conditions de travail, leurs revenus et leurs besoins, à la fois dans leur travail et au niveau de la sécurité d’existence.

Mouvements : Comment est-ce que vous gagnez votre vie ? Comment arrivez-vous à obtenir des ressources ?

Joana : Je travaille dans le secteur domestique, le soin aux enfants, le nettoyage, le soin aux animaux domestiques, etc. Pour le moment mes revenus sont stables, ce n’était pas le cas dans le passé, il y avait vraiment des hauts et des bas. Ça dépendait des appels de chaque famille, l’une qui disait « viens à telle heure », etc. Maintenant j’ai trois familles stables. Aujourd’hui je gagne en moyenne 1300-1400 euros par mois. Pour six fois six heures dans une famille, et dans deux autres familles, huit heures par semaine chaque fois, ça fait donc 52 heures par semaine en moyenne. Tout est toujours payé en cash, en liquide. Aucun contrat, aucune cotisation sociale. Si jamais je tombe malade, je ne suis pas payée. Je n’ai aucun droit à des congés payés. Ce n’est pas une option de négocier mon salaire avec les familles qui m’emploient… Une famille va me dire « combien vous demandez ? », je réponds autour de 10 ou 12 euros, puis la famille répond « ah mais on s’est renseignés, c’est plutôt 10 euros normalement ».

David : Avant le Covid, je travaillais pour des établissements de jeux et paris, sur le football ou les courses de chevaux, par exemple, style Ladbrokes, ou des casinos. Sans papiers, je ne pouvais pas avoir de contrat. Je travaillais au noir, souvent les soirées et samedis, dimanches, jours fériés, pour remplacer ceux qui sont sous contrat. Souvent de 10h30 à 22h chaque jour, je gagnais 50, 60 euros maximum par jour. Je venais aussi remplacer des salarié.e.s malades. J’ai discuté avec le patron sur le calcul du salaire par heure, mais il m’a dit « ici c’est comme ça, si tu n’es pas content il y en a plein qui veulent bien faire ce travail ». Tout était payé en liquide évidemment. De toute façon on n’a pas de carte bancaire. Sinon parfois ça passe par des intermédiaires. A l’époque j’avais l’autorisation de me payer dans la caisse, à la source. A cette époque, je bossais genre trois fois par semaine, ça m’amenait 600 euros sur le mois. Ça variait avec des extras, ailleurs. Puis avec la pandémie tout ça a été fermé. Du coup je vis de « petits boulots », des déménagements, le montage et démontage de meubles, les petites réparations, petits travaux de construction. Je suis aussi bénévole dans une grande association, qui en compte plus de 150, pour distribuer des plats, des vivres frais. On a des colis et on peut se servir avec des fruits, des légumes, du frais, etc. Le lundi on distribue pour tout le monde. Pour trouver les petits boulots, je n’attends pas à Yser, ça passe par des connaissances, du bouche-à-oreille. Maintenant c’est vraiment la galère, je gagne autour de 300 euros par mois, parfois encore moins ou presque rien.

Joana : Pareil pour moi, c’est par le bouche-à-oreille. Il y a aussi des femmes qui louent, sous-traitent leur contrat à d’autres femmes.

M : Et à combien vous évaluez le coût de la vie pour vous ? Comment vous arrivez à « finir le mois » ?

David : Pendant le confinement, surtout, on avait des soucis avec le loyer. On avait des colis alimentaires dans des associations qui nous appelaient. Le gros problème ça a été le loyer. On a eu des arriérés. Sans boulot stable c’est vraiment compliqué.

Joana : Mon loyer c’est 400 euros par mois. Je vais devoir déménager donc je vais sûrement devoir payer plus. Après il y a l’alimentation pour ma fille et moi, ainsi que les frais de transport. Au total ça doit arriver à 900 euros tout compris. Je peux épargner un tout petit peu. Ça me permet d’envoyer de l’argent à mes parents en Colombie. Mon père a eu un accident, il ne peut plus travailler, donc j’envoie de l’argent, comme mes frères et sœurs. J’essaie d’épargner un petit peu… Si j’ai des dépenses inattendues, je peux y faire face avec mon épargne. J’essaie d’organiser mes finances pour y arriver, mais c’est compliqué quand le revenu est instable. En fait les économies d’un mois peuvent servir à finir le mois suivant. Le plus dur c’est vraiment le loyer oui, ça coûte très cher. Avec 400 euros, j’arrive à louer un tout petit studio pour moi et ma fille. Donc on a besoin de travailler.

M : Quel est votre constat sur la situation de travailleur.se sans-papiers ? Qu’est-ce qui doit changer ? Quel rôle pour les syndicats dans cette situation ? Vous avez déjà parlé avec des collègues des conditions de travail et de salaire ?

David : Nous on bosse en noir. On est toujours dans le besoin. On est obligés de travailler. Par exemple, si Joana ne va pas travailler, elle a toujours son loyer de 400 euros, elle risque d’être mise dehors par son propriétaire. Les mois où on lui propose moins à gagner, elle est obligée d’accepter pour elle et pour sa fille. On fait ça parce que nous sommes au bout. Je dois avoir quelque chose à la fin du mois pour m’en sortir. Quand on trouve un boulot, on essaie de négocier, mais le patron dit « c’est autant », et comme on en a besoin pour vivre, pour manger, pour nos familles à l’étranger on accepte. Ce n’est pas que nous voulons travailler dans ces conditions, au contraire. Mais nous sommes obligés pour répondre à ces problèmes. Alors comment les syndicats peuvent nous aider ? Les syndicats pour moi c’est pour ceux qui ont un travail avec contrat. Il y a beaucoup de sans-papiers qui n’osent pas dénoncer leur patron, parce que si ça se passe mal, ils risquent le chômage. Et là, ils ne savent pas s’ils peuvent compter sur le syndicat. Ils risquent d’avoir zéro revenu à la fin du mois, avoir des soucis de loyer et se retrouver à la rue. Si les syndicats suivaient les dénonciations, si en attendant une enquête et une décision de justice, on avait un encadrement et un soutien financier du syndicat, ça pourrait nous aider à oser résister aux patrons. Il y a aussi la famille au pays qui attend du soutien financier de notre part. C’est difficile. Donc très très peu de sans-papiers dénoncent leur patron. Ils n’ont aucune protection.

Joana : Je travaille avec une autre femme, brésilienne, qui est en titres-services, dans la même famille. Nous ne discutons pas de nos conditions de travail parce que d’abord nous n’avons pas le temps, mais aussi parce qu’elle ne parle pas espagnol. Mais quand les patrons ne me paient pas le jour fixé, ma collègue en titres-services me donne du courage pour insister et leur demander. C’est pareil quand je me retrouve sur le point de faire des heures supplémentaires : elle me dit « tu ne dois pas partir plus tard que prévu, sinon ta patronne doit te payer en plus, l’heure c’est l’heure ». Elle m’aide à mettre des limites. Cette collègue s’est mariée à un portugais. Mais elle a aussi été sans-papiers avant son mariage et travaillait au noir. Maintenant ça fait quinze ans qu’elle travaille pour la même famille.

David : On ne nous paie pas les heures supplémentaires. Alors on discute entre collègues quand même, quand on fait un déménagement par exemple. On sait qui paye bien et qui paye moins. L’essentiel c’est de faire le travail et de recevoir le nécessaire. Mais c’est un boulot occasionnel, ce n’est pas la même situation que Joana. Là au jour le jour, on doit saisir l’opportunité qui se présente. S’il y a des meubles à monter ou démonter, lits, canapés, etc. Il y a un prix pour chaque meuble. On négocie et puis on s’y met. La plupart des femmes sans-papiers font le travail de Joana avec un tarif horaire. Mais nous c’est au forfait pour monter une étagère ou autre. Alors tu discutes avec des collègues et avec la personne qui t’emploie en faisant référence à des expériences et tarifs précédents.

M : Quand vous avez été payé.e.s la première fois, vous avez ressenti ça comment, en comparaison avec les revenus dans votre pays d’origine ?

Joana : Alors moi pour ma première expérience j’étais très mal payée, je sentais que j’étais fortement exploitée. Je me sentais assez mal dans ce job de travail domestique. Ma patronne m’a maltraitée psychologiquement, elle m’a dit « tu dois rester ici, tu ne trouveras jamais ailleurs », etc. Du coup je suis restée assez longtemps. Alors chez le patron suivant je me suis rendue compte que je gagnais plus en travaillant moins, même si ce n’était pas incroyable… Par rapport à la Colombie, ça reste bien mieux payé, y compris compte tenu du coût de la vie !

David : Dans le passé ça m’est arrivé de gagner parfois très bien sur une seule journée. Par exemple j’ai dû organiser la décoration d’un mariage, en une journée j’ai gagné 300 euros. Dans mon pays c’est le salaire mensuel de deux fonctionnaires ! Pareil pour les services de traiteur dans les fêtes, du samedi au dimanche, 250 euros par jour. Ça me semblait énorme. En faisant ça quatre weekends, ça rapportait 1000 euros. Mais bon ça c’était avant le Covid, évidemment.

M : Quelles sont vos revendications par rapport à votre revenu et par rapport à votre sécurité d’existence ? Quelles sont les priorités selon vous ?

Joana : La principale priorité, c’est la santé. J’ai besoin de pouvoir me sentir tranquille, et savoir que si je tombe malade, j’ai un service de santé digne. Et aussi d’avoir une protection de mon revenu quand je suis en incapacité. Avoir une vraie sécurité sociale. C’est un travail dur et on se fatigue. Le jour où on n’est plus apte au travail, il faut un filet de sécurité. Je n’exige rien de plus que de pouvoir vivre dignement dans le pays, avoir les mêmes droits que les autres. Par exemple avec l’accès à l’éducation, y compris pour moi, j’aimerais me préparer. Et donc l’accès à la santé.

David : Tout est important. Le patron ne respecte pas nos droits, il nous exploite. Nous travaillons mais nous ne bénéficions pas d’une protection à long terme. Il y a aussi des sans-papiers qui sont avancés en âge. Mais ils n’ont pas cotisé, alors qu’ils ont été exploités. Nous sommes des victimes. Pour ces personnes-là, est-ce que les syndicats pourraient intervenir pour nos vieux jours ? Donc il y a ça et aussi une garantie de revenu en cas de chômage. Les syndicats pourraient soutenir des fonds de solidarité qui pourraient en partie aider pour ça, ou demander au gouvernement un budget spécifique.

M : Donc santé, éducation, pension et chômage, c’est vraiment une sécurité sociale qui émerge dans les besoins essentiels. Et d’autres aspects ?

Joana : Les congés ça ne me semble pas négociable, peu réaliste Pour moi, la priorité, c’est vraiment le droit à la santé et donc l’indemnité de maladie.

 

*prénoms d’emprunt




L’armée de réserve face à la pandémie : la logique du système

Par Pietro Tosi,
CIEP-MOC Bruxelles

Quels seront les effets de la pandémie sur l’emploi ? Les données publiées à l’issue du dernier Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) nous aident à comprendre l’ampleur de la récession que nous vivons et laissent présager le pire pour les années à venir. Pour 2021, en effet, la BCE estime « un pic du taux de chômage à 9,5% » pour la zone euro (les pays de l’Union qui adoptent l’euro), contre 7,6% en 2019. Aussi évidents que soient ces chiffres, ils ne nous permettent cependant pas de saisir la portée de ce public de chômeur.se.s en termes absolus. Pour mieux illustrer l’idée, nous parlons, pour l’année en cours, de près de 16 millions de personnes dans l’ensemble de la zone euro. Un nombre effrayant.

Pour la Belgique en 2020, le nombre de chômeurs temporaires a atteint un record « historique » de presque 1,4 million de personnes concernées, indique l’Onem dans son rapport annuel[1].

Selon l’Onem, ce n’est pas uniquement le nombre le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale car l’ampleur est plus de deux fois supérieure au pic précédent, celui de 1981 (93.271 par mois) qui est plus de trois fois supérieure au niveau atteint lors de la crise économique et financière de 2009 (60.196 par mois). La pandémie de coronavirus a impacté lourdement le marché du travail en Belgique : par rapport à la même période l’année dernière, l’offre est en baisse de pas moins de 42%, selon les constats posés par Indeed, le site d’offres d’emploi. Les mesures strictes prises par le gouvernement belge pour arrêter la propagation de la COVID-19 ont provoqué une grave chute de l’activité économique dans notre pays, ce qui se reflète bien sûr aussi dans les offres d’emploi. Les flexi-jobs sont de plus en plus populaires, leur demande est en augmentation relative. Ces deux dernières années, la formule a connu un vrai engouement : en janvier 2019, par exemple, Indeed avait observé une hausse de 440% par rapport à la même période en 2018, et cette année, le site d’offres d’emploi avait initialement constaté une augmentation de 168%. La pandémie n’a rien fait qu’augmenter les tendances à l’œuvre auparavant.

Chômage et dumping social

Face à ce scénario, le mouvement ouvrier doit essayer d’anticiper la tactique classique du système : utiliser le chômage comme un outil pour dégrader les conditions de travail de tout le monde. Dans l’arsenal idéologique lié au chômage, il y a en effet un type d’argument répandu : l’augmentation de la main d’œuvre fait augmenter le nombre des travailleur.se.s. potentiels et donc la détérioration de contions de travail. C’est-à-dire : plus de chômage, plus de dumping social. La force de cet argument est qu’il s’agit ici d’un argument intuitif : si le nombre de travailleur.se.s potentiel.le.s augmente, alors le rapport de force entre capital et travail change en faveur du capital parce que les travailleur.se.s sont de plus en plus en concurrence entre eux.

La réalité est pourtant différente. Il n’y a jamais trop de travailleur.se.s en absolu. Nous ne sommes pas dans un tram, on n’a pas des places limitées. Il peut y avoir plus de travailleur.se.s de manière relativement à l’exigence de valorisation du capital. Dans les secteurs où les capitalistes sont prêts à investir, où le taux profit est haut, alors le chômage sera bas, et que le chômage sera haut où les exigences de valorisation ne sont pas satisfaites. Nous pouvons affirmer donc que c’est le capitalisme qui crée le chômage. Selon les employeurs, il suffit de garantir que l’exigence de valorisation soit respectée mais ils ne peuvent la garantir qu’en reproduisant des forts taux de chômage ou des sous-emplois informels irréguliers. Les capitalistes doivent veiller tout le temps à ce que la pression mise sur les travailleur.se.s ne s’approche pas du seuil au-delà duquel leurs profits seront trop bas. Ils valorisent le capital et créent du chômage afin de tenir en bride les exigences du monde du travail. Le capitalisme est donc la cause du chômage et le chômage est la condition d’existence même du capitalisme.

L’armée de réserve industrielle selon Marx

La métaphore militaire « armée de réserve industrielle », ainsi que l’expression « surpopulation relative », sont utilisées par Marx pour démontrer le phénomène du chômage en tant que produit de l’économie capitaliste[2]. La réflexion de Marx sur le chômage vise à considérer que le manque de travail n’est pas un phénomène naturel, mais un produit social nécessaire de l’accumulation capitaliste. L’analyse marxienne de la surpopulation est l’une des premières tentatives pour fournir une explication historique et théorique de la tendance du système capitaliste à générer, en vertu de sa propre dynamique, une part de la population dépassant les besoins de valorisation.

Les différentes formes de chômage (ou de surpopulation) produites par le capitalisme deviennent aussi une condition d’existence et de consolidation de ce mode de production. Les chômeur.se.s constituent une réserve de travail toujours disponible pour le capital, ayant à la fois pour fonction de toujours rendre possible un accroissement de la production, dans les moments d’expansion du cycle économique, et de maintenir les salaires bas, grâce à la concurrence entre salarié.e.s et chômeur.se.s : ces derniers, pour travailler, sont presque toujours prêts à accepter des salaires inférieurs. Pendant les périodes de stagnation économique, l’armée de réserve est un fardeau et une menace pour l’armée active du travail ; pendant les périodes d’augmentation de la production, il freine la demande d’augmentation des salaires. C’est donc le pivot autour duquel fonctionne la loi de l’offre et de la demande de travail, et restreint le champ d’action de cette loi dans des limites qui conviennent au capital. Le chômage est donc selon Marx produit par le capitalisme et il est une condition de sa reproduction.

Les caractéristiques de la période et le rôle du mouvement ouvrier

Nous avons vu que pour survivre, le capitalisme produit et utilise le chômage pour presser les travailleurs : de l’augmentation de facto des heures de travail à la généralisation des heures supplémentaires et la loi Peteers sur les 48 heures ; à la flexibilité illimitée qui lie le travailleur aux besoins de la production tous les jours de l’année et aux équipes de nuit ; les contrats CDD généralisés, les contrats de formation et les stages et les jobs étudiants, etc. Ce sont les résultats du modèle capitaliste néolibéral contemporain qui a montré toute ses failles devant la crise sanitaire que lui-même a produite.

Mais dans la dernière période, pour empêcher l’effondrement de secteurs entiers de l’économie, les gouvernements rompant avec les principes du néolibéralisme sont intervenus massivement pour sauver le marché face aux lockdowns. La sécurité sociale a prouvé son efficacité et sa capacité à s’adapter à une crise d’une portée inédite. Confinée de mars à juin 2020, près du quart de la population active s’est trouvée sans emploi. Elle a été sauvée par le chômage temporaire et le revenu passerelle pour les indépendants. La sécurité sociale, l’assurance chômage, les droits à la pension et le rôle joué par travailleurs.es des secteurs essentiels ont maintenu en vie la société.

Le catalogue des assouplissements temporaires du droit du travail est impressionnant pendant la pandémie : succession sans limite des contrats à durée déterminée, mise à disposition des travailleurs permanents sans autorisation préalable, majoration des heures supplémentaires sans repos ni sursalaire compensatoire, facilitation de la mise au travail des demandeurs d’asile, des étudiant.e.s et des chômeur.se.s temporaires. Dans la prochaine période, nous seront confronté.e.s très probablement à des vagues de licenciements et des pertes d’emploi à cause de la nécessaire adaptation du cycle de valorisation du capital. Des plans de restructurations seront à l’ordre du jour à cause de la restructuration des secteurs non productifs et à cause de l’accélération du numérique.

La crise sanitaire devient donc aussi, si l’on n’y prend garde, une tentative de pérenniser la dérégulation du droit du travail en utilisant le chômage. Une nouvelle armée industrielle de réserve sera utilisée pour attaquer définitivement les droits du monde du travail. Les conflits autour de la santé ont laissé ainsi transparaître l’exigence de pouvoir des salarié.e.s sur l’exercice de leur travail. L’unité des travailleur.se.s avec et sans emploi sera fondamentale dans la prochaine période. Face à la volonté des entreprises de fragmenter et éclater encore plus le marché du travail avec des centaines de milliers de salarié.e.s, freelances, auto-entrepreneurs et « ubérisés » qui œuvraient en dehors du cadre de l’entreprise pendant la pandémie. Il faudra désormais que le mouvement syndical prenne à bras le corps l’exigence de ces travailleur.se.s avec ou sans emploi, « plateformisés » ou non, afin de peser sur les mouvements sociaux de la société qui viendront et de répondre aux urgences sanitaire, climatique et sociales auquel un nouveau modèle de société devra répondre.

[1] www.onem.be/sites/default/files/assets/publications/Rapport_Annuel/2020/Rapport_annuel_FR_Vol1.pdf

[2] A voir : K. Marx, Le Capital, livre I, chapitre XXV.




Nous sommes essentielles ! Pourquoi les travailleuses luttent pour augmenter leur salaire ?

Par Alicia Schmit
permanente syndicale
Femmes CSC Bruxelles

Hayat, Agnieszka, Cathy, Flor et Marie. Toutes ces femmes travaillent dans des secteurs essentiels au bon fonctionnement de la société, comme travailleuses du nettoyage, de la grande distribution, aide-ménagères avec et sans papiers ou puéricultrice. Pourtant, leur salaire sont très bas et peu représentatifs de leur charge de travail. J’ai eu le plaisir de les rencontrer ces derniers mois dans la rue lors d’actions syndicales et elles m’ont expliqué leurs motivations. Des femmes fortes et impressionnantes qui luttent pour défendre les conditions de travail et de salaire de leurs collègues et d’elles-mêmes. Tour d’horizon.

Aujourd’hui en Belgique, les femmes gagnent en moyenne annuellement 23,7% de salaire en moins que les hommes. Pour les ouvrières, l’écart est encore plus grand et monte à 42% ! Ce qui fait que les femmes sont plus souvent des travailleuses pauvres. Plusieurs facteurs influencent cet écart, notamment le fait que les femmes travaillent majoritairement dans des secteurs où les salaires sont très bas, mais aussi parce qu’elles subissent souvent des emplois à temps partiel.

Cathy, Marie et Flor

Cathy travaille dans les titres-services. Elle m’a expliqué que le salaire minimum dans le secteur c’est moins de 12€ bruts par heure. Vu le très bas salaire, la situation était encore pire avec 30% de revenus en moins lors du chômage temporaire COVID. Du jour au lendemain, elle n’avait plus que 900€ par mois. « Pour beaucoup de mes collègues, la situation était encore pire car elles bossent à temps partiel parce que leur corps ne tient plus. » En effet, le nettoyage, s’il permet de prendre soin des foyers des autres, c’est un métier pénible. Cathy ne compte plus ses collègues qui sont passé à mi-temps médical à cause de problèmes de dos, d’épaules, de poignets, etc. dus aux mouvements répétitifs.

C’est aussi le cas pour Marie, qui travaille comme puéricultrice. Quand elle a commencé, son salaire était de moins de 14€/heure. Ici il n’y a pas de discrimination de salaire pour les femmes. Pour un même boulot, femmes et hommes gagnent le même salaire. Mais comme pour les titres services, c’est un secteur qui est occupé à plus de 90% par des femmes. C’est le salaire de tout le monde qu’il faut augmenter. Si on reconnaît facilement que le dos et les épaules d’un éboueur sont mis à rude épreuve et que cela nécessite une augmentation de salaire et un aménagement de la charge de travail, ce n’est pas le cas pour les travailleurs et surtout les travailleuses des crèches ou des titres-services. « On se dit que s’occuper des enfants ou faire le ménage, c’est un truc normal pour les femmes. Qu’il ne faut pas de compétence, que ce n’est pas si difficile. Pourtant je mets au défi n’importe quel.le ministre de venir faire notre travail pendant un mois. On verra comment il.elle s’en sort ! » m’explique Marie. « On n’est pas assez nombreuses pour faire notre travail. On est fatiguées. C’est pour ça qu’on se bat pour avoir plus de moyens pour les services non marchands et notamment les crèches. »

Refinancer les services collectifs, c’est nécessaire pour permettre aux personnels de ces secteurs de travailler dans de bonnes conditions, mais c’est aussi nécessaire pour les usagers et usagères. Car quand les services collectifs manquent, par exemple pour prendre soin des enfants ou des personnes âgées, c’est souvent les femmes qui vont diminuer leur temps de travail (et donc leur salaire et leur pension) pour s’occuper de leurs proches.

Celles et ceux qui ont les moyens vont peut-être avoir recours à une travailleuse domestique sans papiers. C’est le cas de Flor qui vit en Belgique depuis plusieurs années. Elle travaille dans plusieurs familles pour faire le ménage ou s’occuper des enfants. Elle fait un boulot nécessaire pour permettre à d’autres de continuer à travailler. Pourtant, elle n’a pas de papiers. « Je dépends complètement de la bonne volonté de mes employeurs. Si je tombe malade je n’ai droit à rien vu que je ne peux pas payer de cotisations sociales à la Sécu. Moi j’ai encore de la chance, mais plusieurs amies, sont payées à 5 ou 7€ de l’heure. » Elle dénonce les violences économiques, mais aussi sexuelles et institutionnelles que subissent les personnes sans-papiers. « Quand on est sans-papiers, on n’a pas de droit. Une amie a subi des violences sexuelles de la part de son patron. Elle n’a pas osé aller à la police par peur d’être envoyée en centre fermé. » Avec la Ligue des Travailleuses Domestiques de la CSC Bruxelles, elles se mobilisent pour pouvoir porter plainte et être protégées contre les employeurs abuseurs, mais aussi pour pouvoir être régularisées. « Si 100.000 travailleurs et travailleuses sans-papiers étaient régularisé.e.s, nous pourrions contribuer à 65 millions d’euros nets par mois pour les caisses de la sécurité sociale. »

Les temps partiels : les luttes de Hayat, travailleuse du nettoyage dans une école et Agnieszka, caissière dans la grande distribution

Un autre facteur expliquant les inégalités de salaire, c’est la question des contrats à temps partiel. 43,5% des femmes travaillent à temps partiel, pour 11% des hommes. Une enquête de 2017 l’a encore démontré[1], dans l’écrasante majorité des cas, ce n’est pas un choix volontaire ! Dans certains secteurs comme les maisons de repos ou le commerce, c’est devenu presque impossible d’avoir un contrat à temps plein. Agnieszka travaille dans la grande distribution. « 82% des caissières sont des femmes et 79% d’entre-nous sont à temps partiel. C’est pratique pour notre employeur. Ça lui permet de jouer sur la flexibilité des horaires, ne pas remplacer les malades et nous pousser à accepter de travailler le dimanche pour avoir un peu plus de salaire à la fin du mois. » En moyenne, le salaire brut comme caissière c’est 1521€. « Le gouvernement nous interdit d’avoir plus de 0,4% d’augmentation maximum de salaire, ça représente 6,1€ bruts par mois. Quand on sait que le groupe Ahold Delhaize a fait des ventes nettes proches de 75 milliards d’euros en 2020, ça me met en colère. » Cette loi de 1996 qui bloque la libre négociation des salaires en imposant une norme maximale pour les deux années à venir, c’est une loi injuste, en faveur des employeurs et au détriment de tous les travailleurs, mais particulièrement des travailleuses.

Hayat est déléguée pour une entreprise de nettoyage. Elle travaille dans une école, mais beaucoup de ses collègues travaillent dans des hôpitaux ou des bureaux. Elle m’explique que les principales difficultés sont la pénibilité non reconnue et les horaires compliqués. « Chez nous on a souvent un shift très tôt le matin et un shift très tard le soir pour venir nettoyer quand les autres travailleurs ne sont pas là. Beaucoup de collègues doivent se lever vers 4h30-5h du matin pour commencer à travailler vers 5h45 ou 6h du matin. Puis elle reviennent en fin de journée et rentrent tard vers 20h30-21h. Quand on a des enfants en bas âge c’est vraiment compliqué. S’il n’y a personne dans la famille pour aider, les collègues n’ont souvent pas d’autre choix que de demander de travailler à temps partiel. Et avec les problèmes de santé qui s’accumulent, c’est impossible de travailler à temps plein jusque 67 ans. »

Ces différentes situations sont représentatives de la réalité de beaucoup de travailleuses coincées dans des secteurs avec des salaires très bas ou des emplois à temps partiel et/ou précaires. Mais toutes ces femmes ont aussi en commun une fierté de leur travail et une envie de se battre pour défendre leurs droits et ceux de leurs collègues. Si la situation n’était pas facile pendant la crise du COVID pour beaucoup de travailleuses de ces secteurs, c’était la première fois qu’on les remerciait et qu’on les valorisait. Sans elles, plus personne n’aurait pu manger, se soigner, etc. Maintenant, cette valorisation doit aussi se traduire dans de meilleurs salaires et de meilleurs conditions de travail. Car les applaudissements, ça ne remplit pas le frigo et ne soigne pas le mal de dos. C’est pourquoi ces militantes se mobilisent que ce soit pour une libre négociation des salaires avec l’AIP, un refinancement des services non-marchands pour augmenter les salaires et le personnel, ou pour des emplois stables et de qualité.

Les travailleuses de chambre de l’hôtel Ibis en France l’ont encore montré récemment. Ce 25 mai, après 22 mois de lutte, dont 8 mois de grève, elles ont gagné une victoire historique, avec notamment des augmentations de 200 à 300€ par mois, une baisse des cadences et la paye des heures supplémentaires. Si la lutte peut être longue et difficile, c’est le chemin pour la dignité. La lutte paye. [1]

 

[1]          (2017), Etude sur l’écart salarial de l’Institut pour l’Egalité entre les Femmes et les Hommes




Le salariat et la survie des coursiers

Par Nada Ladraa,
CIEP-MOC Bruxelles

Ces six derniers mois, les JOC et le MOC de Bruxelles ont commencé un travail de rencontre avec les jeunes travailleur.se.s d’aujourd’hui, en particulier avec les coursiers UberEats, Deliveroo et TakeAway réuni.e.s autour du collectif Coursiers en Lutte. Avec ces travailleur.se.s, un constat historique, politique et économique a été posé : d’une part, la capacité des anciennes puissances coloniales de garder le contrôle économique sur les ex-colonies, d’autre part les luttes historiques de la classe ouvrière belgo-européenne ont conduit à des victoires sur le statut et la protection des travailleur.se.s, notamment grâce à la protection sociale et au statut d’employé.e ou ouvrier.ère couvert par un contrat à durée indéterminée. Le collectif Coursiers en Lutte est témoin en première ligne de la détérioration de ces droits.

Un des enjeux principaux que les coursiers observent est la question du statut du travail. Comme indique l’accusation portée par l’auditorat du travail sur Deliveroo, un travailleur qui participe de manière constante et sur une longue durée à la vie économique d’une entreprise est censé être reconnu comme un travailleur salarié avec des droits de protection et de devoirs de présence sur le lieu de travail aux horaires et selon les modalités convenues.

Pourtant, un travailleur Deliveroo d’aujourd’hui se retrouve à travailler à des horaires plus ou moins constants, payé à la commande et sans protection sociale ni assurance suffisante. Ce constant avait, au début, poussé le collectif à réfléchir aux manières pour obtenir la reconnaissance de leur travail en tant que travail salarié. Par contre, au fur et à mesures des discussions qui ont engagé leur vécus en tant que travailleur.se.s, le collectif est très vite arrivé à des conclusions qui ont remis en question le salariat pour plusieurs raisons.

Une des raisons est fortement mise en avant par les travailleur.se.s de TakeAway et par U. qui a aussi travaillé pour TakeAway. Sa réflexion soulignait que cette entreprise hollandaise a effectivement mis en place un salariat qui, par contre, s’est traduit dans les faits en intérim permanent. Tous les membres du collectif qui travaillent pour TakeAway sont effectivement sous contrat journalier intérimaire, où, non seulement le patron a le pouvoir de contrôler comment ils et elles travaillent, mais ils restent quand même dans un travail où ils n’ont pas de certitude : tout le monde peut être « viré » du jour au lendemain par un simple contrat non renouvelé.

S’ils ont bien un salaire horaire minimum garanti, ils n’ont par contre pas de minimum ni de maximum d’heures garanties. Quasi tous les membres du collectif ont eu un accident à cause des vélos orange TakeAway de très mauvaise qualité. Selon O. ce sont des motifs pour lesquels Uber et Deliveroo sont meilleures, idée que J. rejoint aussi. J., travailleuse pour TakeAway, explique qu’elle n’a pas assez d’heures par semaine, ce qui l’a poussée à s’inscrire chez Uber où « au moins nous pouvons travailler autant qu’on veut, même si il n’y a pas un minimum horaire, nous sommes payé.e.s à la commande ». Elle continue : « Je peux aussi choisir mon moyen de travail sans être forcé.e à utiliser celui proposé par TakeAway ».  Par contre, O., qui travaille maintenant à la fois pour Deliveroo et Uber, ne se dit pas très satisfait non plus. D’une part il voit la solution du salariat comme un escamotage qui, oui, légalise officiellement les plateformes de livraison sans pour autant garantir un salaire fixe grâce aux contrats intérimaires. D’autre part, le payement est fait par commande. Si une personne est sous le statut P2P – économie collaborative, loi De Croo 2018 – peu importe la distance à faire, 300m ou 10km, le payement de 4,50 euros est le même. Uber et Deliveroo ont toujours la possibilité de bloquer un compte, donc « virer » un des travailleurs à tout moment.

Des Coursiers en Lutte témoignent également que ce travail doit fournir le revenu mensuel pour des personnes qui doivent payer toutes les charges d’une vie quotidienne autonome, voire d’une vie familiale. Une chercheuse de la VUB a récemment montré que, statistiquement, la moitié des travailleur.se.s ont entre 30 et 40 ans. Selon Y., beaucoup de ces travailleur.se.s ont perdu leur travail pendant la crise COVID-19.

H. et N., travailleur.se.s sans titre de séjour légal pour Uber, expliquent qu’il y a aussi beaucoup de personnes sans-papiers de tout âge qui y travaillent. En effet, une grande partie de la force de travail Uber et, en partie, Deliveroo est constituée par des travailleur.se.s sans-papiers qui louent le compte sur lequel iels travaillent. Ce processus de location illégale prévoit qu’une personne qui a un titre de séjour belge ouvre un compte (il faut avoir un permis de travail en Belgique) et loue ensuite à des personnes sans-papiers. Le coût varie, des exemples que nous avons rencontrés c’est de louer à un prix de 60% des revenus par semaine, soit 1000 à 1500 euros par mois.

Malheureusement avoir les chiffres est extrêmement difficile mais ceux et celles qui sont sur le terrain affirment qu’au moins 50% des coursiers sont sans titre de séjour. Dans le cas d’une imposition salariale, cadre qui rend impossible le travail des sans-papiers, la tentative d’amélioration des conditions des travailleur.se.s pourrait donc supprimer le travail de toutes ces personnes. Pour P., qui a un travail à temps plein insuffisant auquel il ajoute des heures Uber, le salariat est donc une mauvaise idée : pour lui, pour les personnes sans-papiers, pour les travailleur.se.s qui complètent leur chômage ou CPAS avec Uber et Deliveroo. C’est une idée largement partagée parmi les travailleur.se.s Uber et Deliveroo. « Surtout que » ajoute J. « notre expérience avec TakeAway nous a montré qu’on devient tou.te.s des intérimaires même après plus d’un an ».

Quelle est donc la solution ? Pour l’instant le collectif hésite, les constats et réflexions des dernières semaines indiquent que la réponse du salariat a sans doute besoin d’un soutien et d’une réflexion politique plus forte que l’aspect bureaucratique-légal et, surtout, mieux située sur les enjeux des vécus précaires qui se ramifient en touchant plusieurs autres questions : l’exploitation de la main d’œuvre sans-papiers, les revenu du CPAS et du chômage insuffisants, les problématiques des travailleur.se.s intérimaires qui se normalisent petit à petit.